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Culture

Provenance-Résonance : la restitution des biens culturels en débat

L’histoire du Cameroun, comme celle de tous les pays africains victimes de la colonisation, s’écrit souvent avec des interrompus. Des pans de sa mémoire étant rendus flous par le détournement de chapitres entiers d’un savoir que les anciens, jadis, avaient pourtant conservé dans des biens culturels et autres artefacts.

Par Eclador Pekoua 6 min de lecture
Provenance-Résonance :  la restitution des biens culturels en débat

Le 29 mai 2026, un atelier a été organisé par The University of Cologne à Doual'Art et The Forest Creative Loft à l’effet de réfléchir sur la question de la restitution des biens culturels africains. Il s’est agi, au cours de cette journée où artistes, chercheurs, curateurs, responsables d’institutions culturelles et autres passionnés de patrimoine ont chacun donné leur position, d’explorer la question et de réfléchir ensemble aux possibilités d’une restitution. L’on a ainsi exploré les notions de provenance et de résonance, tout en mettant en avant la particularité des biens culturels en Afrique. Ainsi, la fracture laissée par cet acte commis par infraction et effraction reste béante, et la combler demandera une action collective.

La question du narratif est au programme dès la première prise de parole. Elle tient à cœur à Marilyn Douala Manga Bell qui la formule en termes d’urgence d’une relexicalisation comme préalable au geste de restitution. Elle évoque l’esprit des biens culturels camerounais dont il serait naïf de parler sans penser au rôle spirituel qu’ils jouaient dans les communautés.

Le propos de Marilyn est suivi respectivement par les interventions d’Anna Brus, historienne de l’art et organisatrice de l’atelier, et de Lisa Marie Schmidt, directrice du Brücke Museum. La première, qui revient d’un séjour de travail à Batoufam, porte des récits d’enfants qui, malgré la fébrilité de leur langage, comprennent que ce fut un crime que de voler à leurs ancêtres des biens culturels usuels pour des raisons fallacieuses. Anna cite un enfant qui lui a dit à Batoufam que les sculptures ne sont peut-être pas belles, mais sont utiles. C’est partant de là qu’elle projette des images montrant des œuvres d’art camerounaises (notons qu’il y en a un peu plus de 40 000 dans les musées allemands) et évoque l’injustice qu’il y a à « s’approprier l’esthétique d’une œuvre d’art sans prendre en compte son histoire et le contexte de sa création », action qu’elle assimile à de la violence épistémique. Ainsi, l’acte de spoliation aura exercé une violence physique, mais aussi une violence épistémique qui est d’ailleurs la plus dangereuse.

La deuxième articulation de l’atelier permet d’écouter le couple Chantal Edie et Zacharie Ngnogue. Ils parlent de Ndàb Cchum (Tell Your Story), un film documentaire produit dans l’optique de libérer les récits et de donner aux sources la possibilité de dire la mémoire sans la censure symbolique des grilles d’analyse exogènes. Le film a connu un succès tel que des universitaires et hommes de culture de trois continents (Afrique, Europe, Amérique) en ont tiré un ouvrage. Leur point est lui aussi lié à l’importance du narratif. Il faut peut-être, plutôt que de continuer à regarder l’histoire du point de vue du chasseur, offrir au gibier la possibilité de proposer sa version. Ils concluent sur cette formule : « De la pluralité narrative naîtra la vérité conciliante. »

Patrick Ngouana, curateur à Doual'Art, aborde la question de l’art contemporain et de l’urgence d’une contre-résonance. Dans sa lecture, autant il est important de remonter les traces, dont la provenance des œuvres emportées, autant il faut se résoudre à accompagner les jeunes artistes qui, suivant des démarches contemporaines, réussissent aujourd’hui à ressusciter un pan de la mémoire qu’on a voulu détruire. Il faudrait éviter le piège de la nostalgie béate d’un passé glorieux qui résulterait en l’oubli des combats d’aujourd’hui.

Yves Makongo, project manager et curateur à Doual'Art, à travers le thème des recherches sur la provenance des objets ou l’urgence de la lutte contre l’oubli, remonte la pente d’un passé douloureux qu’il faudrait, selon lui, réussir à exorciser. Si certains de ses développements, notamment sur l’importance de retrouver les traces et d’éduquer la population à l’importance de ce patrimoine, ont trouvé un écho favorable, il revient que certaines de ses analyses, notamment celles sur l’origine coloniale de certains préjugés sociaux, n’ont pas toujours réussi à faire l’unanimité parmi les participants.

Se succèdent ensuite Terrence Essaka du Musée national et Serges Noukeu du MINAC. L’un pour parler du « Musée national au cœur de la restitution des biens culturels camerounais exportés et conservés à l’étranger », évoquant leur apport concret et leurs rapports avec les communautés propriétaires des œuvres ; l’autre de la « Recherche des provenances et lutte contre le trafic illicite des biens culturels au Cameroun : le rôle de l’État et des artistes ». Dans l’intervention du second, il ressort que le danger est réel pour les œuvres d’art face aux réseaux de trafiquants qui pullulent dans le secteur. Il expose ainsi les balises mises en place par le gouvernement pour limiter les casses.

Le jeune Mathis Delacourt, étudiant français en immersion à Bankon pour mener des recherches scientifiques sur le thème de la restitution, partage avec les participants ses observations et ses premières conclusions dans un exposé intitulé « Projet de mémoire patrimoniale en pays Bankon et enjeux de restitution ». Il s’interroge : « Comment comprendre que, pour entreprendre des recherches sur le patrimoine camerounais, il faille se rendre en Europe ? » Il s’est en effet rendu compte qu’il n’y a pas d’archives sur place et qu’il est impossible d’avoir accès aux archives depuis le continent.

La dernière partie des échanges à Doual'Art a vu intervenir Paule-Clistène Dassi de la Route des Chefferies qui, avec « Abbia des peuples de la forêt », a levé un pan du voile sur les pratiques de destruction et d’aliénation des peuples. L’Abbia était plus qu’un jeu. C’était un outil d’initiation à la connaissance sociologique de l’environnement. Son interdiction pour cause de déshumanisation en 1902 ne fut qu’un stratagème utilisé par les Allemands pour mieux s’approprier les secrets de cette merveille. Sinon, comment expliquer la déportation de certains villageois en Allemagne et l’exploitation de ces derniers aux fins de documentation de ce jeu qui, plus tard, revint sous forme de jeu de hasard ?

The Forest : la restitution à la sauce artistique et spirituelle

À The Forest, assis en demi-cercle comme pour assister au temps du conte, les convives attendent. En guise d’ouverture, « Nyoongoueck dit » d’Hervé Yanguen. Poésie et performance, parade royale. Sous l’étoffe du ndop, la voix scande la poésie de la vie, de la mémoire, de la restitution. C’est artistique, mais davantage spirituel. C’est une sorte de pont vers l’ouverture spirituelle que proposera Chief Ndame Nsame Ndame of Boneko Wouri.

Les ancêtres convoqués, on peut parler aux masques ou des masques. Et c’est ce que propose Alena Van Wahnem avec « La rencontre des masques ». Cette rencontre apprête aussi la scène pour un chemin, celui du retour des masques ou, mieux, des biens culturels.

C’est ce que propose « Case Retour » de Preston Kambou. Musique, paroles en langue ngemba et en français, texte puissant. Cette performance revisite et relève la qualité du workshop. Dans cette performance poétique, il poursuit une démarche dite de la porte ouverte, qu’il définit comme une appréhension du projet de vie dans le respect des opacités relatives et des particularités culturelles de chacun. Il faut, quand on s’apprête à ouvrir une nouvelle page, se rassurer que l’on a soldé tous les comptes et trouvé tous les compromis nécessaires.

Comme il le dit :

« Certaines blessures demeurent des routes après la pluie dont le temps éponge l’humidité à son rythme. Il s’agit de croire en un voyage à bord d’une pirogue à construire pour la traversée commune des siècles sans perdre complètement son âme. »

La scène a aussi connu le magnifique Tally Mbok dans le rôle de conteur, ce soir dans la forêt. Mais aussi le passage de Fabiola Ekot Ayissi du CIPCA qui a parlé des « Archives à la résonance : le parcours des archives Evuzok de Lluís Mallart, d’Olot (Catalogne) à Yaoundé ; entre mémoire, transmission et création contemporaine ».

La journée s’est soldée sur une note positive, auréolée d’une volonté de toujours davantage questionner la thématique de la mémoire.

Preston KAMBOU