Quand les artistes sont arrivés à Foumban le premier jour, trouver le langage adéquat pour se faire comprendre des artisans a été sans doute l’un des plus grands challenges. Plongés dans une aventure où les artistes porteur d’une intention, d’une forme mentale et d’une direction rencontrent l’artisan possédant un langage routinier de la matière, une maîtrise technique, une expérience accumulée par le geste, il a fallu procéder à un travail presque comparable à une traduction. Entre les deux, trouver une langue commune a nécessité du temps et de la précision. Pourquoi une forme dit-elle être reprise, pourquoi une matière ne peut être utilisée de telle manière, pourquoi une œuvre doit aller au bout d’une intention artistique et ne pas simplement se satisfaire du « ça sort comme ça sort »? Un chantier laborieux qui a transformé la résidence non seulement en un espace de négociation permanente entre la main, l’idée et la matière, mais aussi un lieu d’enrichissement mutuel.
Pour Malou Ngwe Secke, curatrice de l’exposition, l’art contemporain souffre aujourd’hui d’un mal qu’elle nomme « le diktat du moi suprême » auquel la démarche de « Acte 2 » vise à apporter une thérapie, même partielle. « Décentraliser le propos de l’identité unique de l’artiste ça n’enlève pas sa propriété intellectuelle sur l’œuvre » déclare-t-elle avant d’ajouter « On oublie trop souvent que l’histoire de l’art c’est l’histoire des groupes qui se sont battus ensemble pour fonder une scène. »
Cette approche épouse bien les contours du projet RAADEC né aussi du désir de briser les barrières en mettant ensemble des vécus et des expériences différentes. En 2024, le programme, porté par Art & Exception, Bandjoun Station et la commune de Foumban, réunissait artisans, apprentis et étudiants autour du designer malien Cheick Diallo. Poterie, gravure sur bois, fonderie et autres techniques locales devenaient le terrain d’une expérimentation. Il s’agissait de faire cohabiter gestes traditionnels et techniques contemporaines dans des œuvres manifestes de la traversée. Le workshop avait déjà posé l’une des questions qui traversent aujourd’hui l’Acte II : comment rapprocher les savoir-faire hérités des usages, des formes et des exigences de la création contemporaine ?
Pour Nelly Wandji, fondatrice d’Art & Exception, cette réflexion vient d’un parcours consacré au marketing, au management du luxe et, progressivement, à la valorisation des créateurs africains. Son travail s’est construit autour d’un triptyque : identité, patrimoine, commerce. « Derrière un objet, il y a un récit. Derrière un savoir-faire, une histoire. Et derrière une création africaine, la nécessité de pouvoir être racontée depuis le continent. » Le programme met les gens autour de la même table, devant la même matière et, parfois, face aux mêmes désaccords.
L’Acte II pousse cette méthode plus loin. Il rassemble le designer, ébéniste et sculpteur ivoirien Jean Servais Somian ; l’artiste pluridisciplinaire Franco-Camerounaise Roxane Mbanga ; et la plasticienne Camerounaise Wilfried Mbida. Ces derniers travaillant ensemble avec 11 artisans aux profils variés. On compte les brodeuses Njapdounké Roukayatou Ramadan, Nkouloum Mapoure Aminetou, Nzie – Oussena, Andipouo Cherifa, Abenye Lydienne ; les potier : NYOYA Moctard Njankouo NGOUH ISSAH ; le ferronnier Amadou NTOUMBOURE ; le perleur Hamza CHEME NJOYA ; le bronzier Felani et le Vannier Zacchari. Le collectif est donc inscrit dans le processus de création. Un processus que traduit le visuel du projet à travers l’image d’un canoë percé de part et d’autres que plusieurs mains essaient de colmater pour ne pas sombrer. Pour la curatrice, nier l’apport du collectif dans la création et dans la construction des scènes contemporaines, reviendrait à pousser un cri de joie dans un canoé percé. Acte 2 devient le moyen de mettre ensemble plusieurs sous-ensembles pour créer le grand ensemble utile.
Jean Servais Somian : regarder ce qui passe inaperçu
Parmi les présences de cette résidence, celle de Jean Servais Somian occupe une place particulière. Il endosse bien, selon la curatrice, la figure de parrain. Son apport dépasse la seule production d’une œuvre. Il intervient dans le travail de traduction entre artistes et artisans, comprend et faire comprendre la nécessité du respect du marché d’art contemporain qui seule peut permettre à un objet d’ordinaire banal d’acquérir une place unique. Son travail entretient depuis longtemps un rapport particulier avec les objets ordinaires. Dans l’Acte II, son attention se porte encore sur ces choses auxquelles le regard finit par ne plus prêter attention : un objet, une forme, un élément du quotidien que l’on côtoie sans vraiment le voir. À Foumban, il travaille notamment autour du bronze avec des artisans spécialisés dans cette technique. L’une de ses créations donne une nouvelle vie à un panier, objet patrimonial mais négligé, que son équipe et lui transforment en table. L’œuvre devient le point de départ d’une réflexion plus vaste : comment une écriture locale, inscrite dans les usages et les formes du quotidien, peut-elle traverser le temps en changeant d’usage ? En intégrant le bronze dans la création, déplace le regard, faisant du familier quelque chose d’étrange et du banal une présence remarquable. L’enjeu s’intègre bien dans les préoccupations du RAADEC : faire apparaître la valeur contenue dans des gestes et des objets qui existent déjà, mais dont la puissance plastique et culturelle n’est pas toujours reconnue.
Roxane Mbanga : faire du savoir-faire un espace
Avec Roxane Mbanga, la rencontre entre les métiers se renouvelle. Vannerie, forge, perlage, broderie et installation se retrouvent dans un même processus. Plutôt qu’une juxtaposition des techniques, son écriture provoque et nourri un dialogue, un métissage comme une nouvelle manière d’habiter un lieu. Chez elle, une ligne peut devenir un espace et une matière associée détruire une frontière. Une construction peut créer un endroit où l’on se rencontre. La terre, la vannerie, la broderie, la ferronnerie, la forge ou encore le perlage deviennent les éléments d’une architecture sensible. Roxane envisage la pluralité des savoir-faire non comme une décoration, mais comme le moyen de co-construire un espace, où chacun a sa place.
Wilfried Mbida et l’écriture des silences
Venue de Douala, Wilfried Mbida entre dans cette expérience avec un regard plastique au sens large. Elle accepte de déplacer son écriture vers d’autres territoires. Ainsi, broderie, ferronnerie et forge se rencontrent dans un voyage nouveau. Par ce déplacement, elle ouvre une réflexion sur les espaces intérieurs, leurs ombres, leurs couleurs et leurs silences qu’elle met en dialogue avec les silences des espaces extérieurs. A travers cette représentation des silences Wilfried invoque l’enfance autant que la mémoire. Elle reconsidère l’abandon de certains lieux, de ces espaces familiers qui continuent d’exister dans la mémoire même lorsque leur présence physique s’efface. L’association avec des artisans ouvre donc une brèche vers un pas de côté, une sorte de hors champ structurant où la technique artisanale permet de dire autrement ce que la peinture avait déjà commencé à chercher. Avec Wilfried, la question de la mémoire se fraye un chemin pour occuper une place de choix.
Le travail de terrain présage une exposition pleine de surprises. « Acte II : une initiative nécessairement collective » réunira des œuvres issues de plusieurs résidences et collaborations du RAADEC ainsi que des projets développés à Bandjoun Station. Cheick Diallo, Jean Servais Somian, Roxane Mbanga, Wilfried Mbida, Kroskel et Barthélémy Toguo y seront présentés, avec un hommage à Koko Komégné, sous la curation de Malou Ngwe Secke. Le choix du Musée national n’est pas neutre. L’institution conserve des collections provenant des différentes aires culturelles du Cameroun et se présente comme un lieu consacré à la préservation et à la promotion de la culture camerounaise. L’Acte II arrive donc dans un lieu où patrimoine, mémoire et création contemporaine peuvent se rencontrer. Le vernissage du 15 octobre 2026 sera moins l’aboutissement d’une série d’ateliers qu’un moment de restitution d’une expérience collective car ce que le RAADEC donne finalement à voir transcendent les objets d’art et porte mieux des manières de travailler ensemble. Et peut-être est-ce là le véritable enjeu de cet Acte II : rappeler qu’une œuvre peut porter une signature sans appartenir à une seule main, qu’un savoir-faire peut rester profondément enraciné tout en acceptant la rencontre, et qu’une scène artistique ne se construit jamais durablement dans la solitude.
Preston KAMBOU

