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4e RGPH : Programmé pour échouer ?

Le 4eme Recensement Général des Populations et de l’Habitat (RGPH) couplé au Recensement Général de l’Agriculture et de l’Elevage (RGAE) a été lancé au Cameroun le 24 avril 2026. Il connait plusieurs manquements qui mettent à mal l’opération, avec le risque de produire des données non fiables à la fin du processus.

Par Ouest Echos 10 min de lecture
4e RGPH : Programmé pour échouer ?

Jusqu’à date, Thiery Pouomegne dit n’avoir pas aperçu l’ombre d’un agent recenseur à son domicile au quartier Bamendzi dans l’arrondissement de  Bafoussam 1er. ‘’ Ils ne sont pas encore passés chez moi’’. Cet enseignant de profession affirme n’être  même pas au courant de l’existence d’un numéro vert récemment rendu public  pour cette cause. Tout comme lui, Houzerou Ngoupayou est toujours dans l’attente des agents recenseurs chez lui au 3eme  carrefour Evêché à Bafoussam :’’Personnellement je n’ai pas été recensé. Du coup, je me dis qu’il y a plusieurs Camerounais dans cette situation. J’espère tout de même qu’ils vont passer’’. En effet, le Cameroun est en plein dans  son 4eme recensement depuis le 24 avril dernier. Une  première fois  dans l’histoire, d’en coupler  deux au même moment. Jusqu’ici, trois recensements de la population et de l’habitat se sont tenus : en 1976, 1987 et 2005. Une seule fois pour l’agriculture en 1984, et pareil pour  le recensement de l’élevage   en 1976. L’objectif est  de collecter les données statistiques en vue de la planification du développement du Cameroun et la prise en compte du dividende démographique dans l’élaboration des politiques de l’évolution du pays vers l’émergence. Vingt et un ans  après le recensement de 2005, le gouvernement entreprend à la faveur du décret numéro 2015/397 du 15 décembre 2015 instituant le 4eme  RGPH ainsi que du décret numéro 2015/292 du 29 juin 2015 instituant le 4eme  RGAE, de procéder au cinquième, mais cette fois-ci couplé. IL  y avait  urgence  de ‘’la  mise  à jour des données statistiques issues  des tout derniers recensements’’, relevait René Emmanuel Sadi, ministre de la communication lors de la communication conjointe du lancement du recensement. D’après les chiffres de l’Institut National de la Statistiques, la population du Cameroun était estimée à 17.463.836 habitants à l’issue du 3eme Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH). Deux décennies  après, c’est une population qui peut être passée au double, voire au triple. C’est à juste titre que le 4eme recensement était très attendu par les populations. Houzerou Ngoupayou, citoyen de Bafoussam : ‘’Ce quatrième recensement était une occasion exceptionnelle d‘avoir une idée sur le nombre des Camerounais. C’est un élément essentiel, une boussole pour la planification de la gouvernance d’un pays’’. Arnaud Njoya à Njimon dans le département du Noun renchérit: ‘’Depuis 2005 le Cameroun  fonctionnait avec des estimations  et des projections. Faute de données actualisées, c’était compliqué de planifier écoles, hôpitaux, routes, budgets etc. Le gouvernement souligne lui-même que l’absence des données limitait le suivi des indicateurs socio-économiques’’.    Pour ce recensement,  le budget initialement évalué à 64 milliards de FCFA (environ 97 millions d’euros), a finalement été validé à seulement 13,2 milliards. Soit cinq fois moins. Ce budget est financé conjointement par l'État camerounais et la Banque mondiale, dont 6,3 milliards de FCFA proviennent du budget national, et 7 milliards de FCFA comme apport de la Banque mondiale.

Seulement, ce recensement  couplé fait couler beaucoup d’encre et de salive depuis son lancement. Réticence des populations, non payement des agents recenseurs, blocage de la communication,  problèmes logistiques, c’est ça le quotidien de ce 4eme recensement.

 

UN RECENSEMENT  AUX  DIFFICULTES MULTIPLES  PLOMBANT LE PROCESSUS

Le premier obstacle auxquels font face les agents recenseurs sur le terrain c’est la réticence des populations : « Certaines localités ont des personnes réticentes. Elles  se disent que la même chose tout le temps, se demandent à quoi ça va servir, quel est leur intérêt à cela. Parfois certaines informations elles nous les cachent, d’autres nous chassent carrément », c’est une des difficultés majeures que rencontre Kassim à Mbangassina. Tout comme lui, Njingou Samirou et son équipe ont du mal à convaincre certains habitants du village Ndoumkain.  Ici, on trouve les questions posées suspectes et même qu’elles ne leur apportent rien. «  Il y a aussi ces conceptions mystiques que les villageois avancent. Ils disent qu’on veut les ‘’vendre’’. Et en même temps se demandent pourquoi au lieu d’augmenter les prix du maïs on vient plutôt leur poser des questions sur ce qu’ils ont». Ensuite, la démotivation des agents due au non payement  régulier de leurs perdiemes. A peine un mois après sur le terrain,  les agents  accusent des arriérés censés leur être payés à hauteur 35.000 frs chaque dix premiers jours.  Kassim est  agent recenseur à   Mbangassina, département du Mbam et Nkim,  région du centre: « Tout avait pourtant bien commencé mais à un moment donné on manquait vraiment du financement’’. Pour Elisée Njikam, chef d’équipe dans l’arrondissement de Kouoptamo dans  le département du Noun, juste les frais de la première décade ont été versés jusqu’au mois de juin : ‘’Nous avons commencé le terrain ici à Kouoptamo entre le 04 et le 05 mai. Avant la descente sur le terrain nous avons reçu la première tranche’’.  Comme Elisée, plusieurs autres agents pointent du doigt le non payement de leur perdiemes s’étendant sur  plusieurs décades. Ce qui a emmené plusieurs d’entre eux  à se décourager. Njingou Samirou, agent recenseur à Ndoumkain, village de l’arrondissement de Kouoptamo: ‘’Les dix premiers jours on a payé mais les autres décades non. Plusieurs se sont découragés et ont abandonné’’. Dans   l’équipe d’Elisée Njikam à Kouoptamo ville, on est obligé de se nourrir d’espérance sur le terrain. « On est sur le terrain toujours dans l’espérance, pourtant en ce moment ça ne devrait pas être cela’’. A Mbangassina, Kassim résiste encore grâce aux encouragements de son contrôleur, qui les contente du minimum :’’  Personnellement j’ai d’abord arrêté pour quelques semaines jusqu’à ce que notre contrôleur nous appelle pour nous rassurer. Malgré le fait qu’il n’a pas de financement il nous a encouragés à être sur le terrain pour remplir notre présence’’.  A ceci, s’ajoutent les problèmes de logistiques. Jean Elisée Njiessé, chef d’équipe: ‘’Il y a eu beaucoup de difficultés logistiques qui sont les premières difficultés à l’origine du ralentissement du travail’’. Sous un tout autre plan, l’accès à certaines zones n’a pas vraiment été beaucoup en leur faveur : ‘’Elles sont d’ordre géographique ; le relief parfois ne facilite pas le déplacement de l’agent recenseur ’’, Dixit Yannick Tchakounté. Rencontré sur le terrain en mai.  Éric Pinlap, observateur  averti  fait constater : ‘’ les conditions matérielles et techniques n’ont pas été correctement mises à disposition des agents recenseurs’’. Sur le terrain, Jean Elisée Njiessé le confirme : ‘’Les difficultés liées à la mobilité, à la logistique ont beaucoup impacté l’opération’’. A  cela s’ajoute des contraintes morales dues à la non délivrance des contrats aux agents, relevé par Samirou. « On a signé des contrats mais jamais nous n’avons reçu notre copie ». Et Jean Elysée d’ajouter : « Sur le plan moral nous ne sommes pas sereins à cause des contrats qui n’ont pas été reçus par nous »

 

LE DEFAUT DE LA COMMUNICATION DANS LE PROCESSUS

Les populations n’ont pas suffisamment été sensibilisées par les médias. ‘’Nous avons émis le vœu de recevoir des spots publicitaires  à diffuser mais la réponse n’a pas été favorable’’, regrette Louis Victor Sangali, chef  de chaine de la radio Bonne Nouvelle à Bafoussam. Il n’a non plus eu de sollicitation des responsables du recensement  pour la sensibilisation  à travers les radios. « Nous n’avons rien obtenu  de la proposition que nous leur avons faite. », ajoute  Louis Victor Sangali, pour le compte de la plateforme des radios de proximité de l’Ouest dont il est président. Plusieurs autres hommes de médias disent même n’avoir connaissance d’aucun responsable en charge de cette opération. Le cas de Rahim Nchangé, chef de chaîne de la Radio Manjara à Foumban : ‘’ On ne les voit pas ; on ne sait même pas qui ils sont’’.  A la radio Communautaire du Noun, les responsables disent avoir même cherché à entrer en contact avec les responsables mais en vain ; ‘’ Nous avons cherché à les rencontrer mais tout semblait fermé. Nous n’avons rien communiqué dans ce sens ne sachant réellement quoi dire aux populations’’, confie Célestin Njitarie Njoya, chef de chaine adjoint. Pourtant, en prélude à ce recensement, une série d’ateliers avait été organisée dans les grandes villes du pays en vue d’outiller les hommes de médias pour une bonne communication. Lors de l’étape de Bafoussam le 29 avril dernier, la responsable nationale de communication Jessica Ballo avait donné aux journalistes participants le contact du superviseur régional ouest. Elle avait par ailleurs esquivé plusieurs questions des hommes de médias, laissant entendre  qu’ils devraient recourir au superviseur régional. Dans le cadre de ce travail, nous avons personnellement plusieurs fois contacté le superviseur régional monsieur Kana pour besoin d’information. Il nous a renvoyé au superviseur départemental. Sur plus d’une dizaine d’échanges téléphoniques, il nous a dit chaque fois être occupé. ’’Je suis actuellement occupé, on peut se voir en après-midi’’. Depuis lors, toutes les fois que nous l’avons contacté pour le même besoin se sont soldées par des échecs. Tout comme nous, Gilles Bardo Wadoum, rédacteur en chef à la Radio Communautaire de Bafoussam 2eme dans la Mifi dit n’avoir réussi  à interviewer aucun d’eux.  

 

LE COUPLAGE DE L’OPERATION, UN COUTEAU A DOUBLE TRANCHANT ?

En lançant un recensement 2 en 1, le gouvernement camerounais a cru optimiser les coûts, à en croire Éric Pinlap, ‘’Associer le recensement de la population à celui de l’agriculture et de l’élevage est une initiative économiquement rationnelle. Cela permet de réduire les coûts et d’obtenir une vision plus intégrée du développement. Ainsi, la  réduction budgétaire peut se comprendre  dans la mutualisation des opérations. Premièrement, un seul questionnaire pour collecter les données démographiques et agro-pastorales. Yannick Stéphane Tchakounté rassure à juste titre : ‘’ C’est juste un jeu de question réponses. Si vous lui dites que vous faites l’agriculture il vous pose des questions sur l’agriculture. Tout est prévu dans les questionnaires’’. Un seul agent recenseur par zone pour interroger les ménages sur leur foyer, mais aussi sur leurs pratiques agricoles.  ‘’ C’est national mais bien segmenté de façon que la prise des données soit bien organisée. Nous prenons les données et après nous les transférons aux chefs’’, poursuit Yannick.

Par ailleurs, ce couplage a joué sur le timing de l’opération : ‘’le questionnaire est vraiment très long vue la nature du couplage’’, déplore Jean Elisée Njiessé, chef d’équipe. Pour le porte-parole des agents recenseurs et chef d’équipe, on peut questionner la pertinence de la planification de ce couplage :’’On a l’impression que le budget alloué qui semble déjà ne pas être  disponible ou alors les problèmes techniques qui ont saturé le développement du programme sur le terrain, font en sorte qu’on se demande si l’Etat a vraiment su évaluer  ce couplage et l’impact économique, le budget qu’il fallait  allouer pour réaliser un tel projet’’ Ceci amène Éric Pinlap à la conclusion selon laquelle la fiabilité de données ne sera pas certaine même s’il convient qu’il en faut en dépit de tout : ’’Malgré les failles, il vaut mieux disposer de données imparfaites que de rester sans aucune base statistique. Mais la qualité des résultats reste incertaine.’’

 

L’INTERVENTION DU PEMIER MINISTRE COMME SEUL ESPOIR

Au bouclage de notre article, plusieurs personnes disent n’avoir pas encore été recensées. Fort heureusement, le Premier Ministre Joseph Dion Nguté a  signé  un décret le 1er juin 2026,  repoussant la date de clôture au 31 juillet. ‘’ IL a fallu que nous déposions un mémorandum au niveau du premier ministre dans lequel nous formulions certaines revendications parmi lesquelles la révision du délai à cause de la langoureuse difficulté que nous rencontrions sur le terrain’’. Par ces propos, Jean Elisée Njiessé est certain que le gouvernent a entendu leur voix. Officiellement, le décret du chef du Gouvernement  l’a été pour  ratisser les « zones blanches ». Fréderic Takang, habitant de Bamenda  le pense aussi : ‘’ On dirait qu’il a fallu attendre cette prolongation pour que bon nombre des populations du Nord-Ouest soient recensées. La crise qui persiste a du ralentir puisque les séparatistes ont annoncé que cette opération ne devrait pas se mener.  Il y a des agents recenseurs qui ont été arrêtés par les amba-boys et relâchés’’. Pour  Éric Pinlap, il y a  un souci de corriger les manquements de départ : ‘’ Le Premier ministre a prorogé l’opération jusqu’en juillet. Cette prolongation traduit : la reconnaissance implicite des insuffisances organisationnelles ;  la volonté de donner du temps aux institutions pour revoir la stratégie et régler les problèmes d’impayés, voire l’espoir que les décisions prises en réunion soient effectivement mises en œuvre’’ .Il est donc claire que le report du délai du recensement était nécessaire. Reste plus que les perdiemes qui ont commencé à être payés au lendemain de ce report puissent se poursuivre. Cela pour remotiver les agents à se donner à fond.

J.C. MOULIOM

(Cameroun Média Plus)