Mardi 14 juillet 2026 00:26 · Heure du Cameroun
Bafoussam, Cameroun · 18°C · Ciel dégagé

GROUPE DE PRESSE

Économie

DIASDEV : Le gouvernement lorgne 2000 milliards de la diaspora

Passer des transferts d’argent de la diaspora pour la famille à la constitution d’un fonds d’investissement productif, telle est l’ambition du gouvernement camerounais. Un vrai challenge.

Par Ouest Echos 7 min de lecture
DIASDEV : Le gouvernement lorgne 2000 milliards de la diaspora

Le gouvernement camerounais à travers sa Caisse de dépôts et de consignations et avec l’appui de l’Agence française de développement (AFD) a lancé le projet Diaspora pour le Développement du Cameroun (DIASDEV). Objectif : mobiliser quelque 2000 milliards de FCFA auprès des Camerounais de la diaspora sur les dix prochaines années pour développer le pays par le financement des infrastructures, de l’industrie, la création des PME, etc.

Il s’agit pour le gouvernement de capter par les voies institutionnelles les transferts que cette diaspora effectue jusqu’ici par des canaux privés ou individuels. Les données de 2024 par exemple révèlent que ce sont plus 652 milliards de FCFA qui ont été transférés par les Camerounais de la diaspora vers le pays. Autrement dit, le potentiel économique de la diaspora camerounaise est tel qu’elle peut mobiliser les 2000 milliards dont languit le gouvernement, non pas en 10 ans, en deux ou trois années.

 

RAPPORTS AMBIGUS AVEC LA DIASPORA

Mais il y a un problème : c’est le système lui-même qui n’inspire pas confiance, élément fondamental dans toute situation de mobilisation et de transaction financières. Les transferts des Camerounais de l’étranger vers le pays que le gouvernement comptabilise et face auxquels il éprouve des vertiges vont à la famille ou vers des mains sûres, pour payer des choses concrètes : scolarité, frais médicaux, soutien à la famille malmenée justement par la malgouvernance et la prédation des gouvernants. La diaspora est très informée des scandales financiers à répétition qui rythment la vie publique camerounaise, à l’instar de la « Cangate », « covidgate », Glencore ou encore des millions régulièrement emportés dans les domiciles des pontes du régime et qui font les manchettes des journaux. Il n’est pas jusqu’à la déferlante actuelle autour de l’or qui n’attire l’attention de cette diaspora qui finit par se demander si un enfant qui vole sa propre nourriture mérite qu’on lui confie une calebasse de miel à aller remettre  au notable du village.

Plus encore, bon nombre de Camerounais de la diaspora doivent se soumettre à la contrainte du visa pour entrer au Cameroun parce que pour de nombreuses raisons, ils ont dû prendre- s’ils n’y sont pas nés- la nationalité de leur pays d’accueil. Au 21e siècle, alors qu’ailleurs l’heure est à la libre circulation, le Cameroun s’obstine toujours à meconnaitre la double nationalité. Il est de notoriété publique qu’à quelques exceptions près, les consulats et les ambassades du Cameroun partout dans le monde sont des démembrements de la bureaucratie locale avec toutes ses tares : tribalisme (dans certaines ambassades, on s’exprime en langue maternelle), lenteur, arrogance, corruption. Se faire délivrer une carte consulaire, un visa, un certificat de naissance pour nouveau-né ou un passeport pour ceux qui n’ont pas encore franchi le pas de la naturalisation  est une course d’obstacles, source de frustrations.

Cela semble négligeable au regard des tracasseries que doit endurer le potentiel investisseur venu de « Beng ». Le réflexe du premier obscur fonctionnaire face à un « Benguiste » qui sollicite ses services pour le moindre papier est de tendre la main pour exiger « sa part », de préférence en euros ou en dollar. Les Chinois en savent quelque chose, eux qui ont maitrisé l’art de corrompre en silence. De façon plus générale, les rapports entre le Cameroun et sa diaspora dans toute sa diversité sont des plus ambigus et compliqués.  Les figures les plus emblématiques de cette diaspora comme Richard Bona, Patrice Nganang, Achille Mbembé, Rebeca Enonchong, Jean Pierre Bekolo, Ceslestin Monga, Emmanuel Fomunyoh, Alain Foka, etc. ont bien des choses dans leur gorge qui ne sont pas descendues dans le ventre. Les uns sont regardés de manière circonspecte par le pouvoir en place, tandis que d’autres sont carrément persona non grata. De là à ce qu’ils viennent mettre leur pognon dans le panier de Louis Paul Motaze, lui-même probablement n’en voudra pas.

On peut donc comprendre que l’appréciation et les commentaires de quelques-uns d’entre eux au sujet du projet DIADEV soient plutôt acides : « Quelle diaspora ? se demande Richard Bona sur sa page.  Celle de la double nationalité ou celle que Yaoundé décrivait comme des casseurs ou une racaille ? Walaï, ngueme don tcha dem Bulustate, hahaha. Que celui qui veut perdre son argent aille tenter le diable (…) L’argent des tonnes d’or est où ? » Et de proposer : « Que chaque ministre mette à dispo ¼ des sommes détournées. Et bamm, le problème est résolu ».  « Vous ne pouvez pas demander l’argent de la diaspora tout en refusant de lui accorder la confiance, la reconnaissance et les garanties qu’elle réclame depuis des années », écrit Corinne Jeannette Atagane, avant de lancer cette double interrogation : « Quelqu’un veut investir avec une mafia d’Etat ? Le ministre des Finances croit qu’il est au Burkina Faso ? » Parce qu’une telle initiative lancée récemment par le Capitaine Traoré au pays des hommes intègres a reçu un accueil plutôt enthousiaste de ses compatriotes, même les plus modestes et la cagnotte finale a dépassé les attentes.

Pour sa part Joel Andella Nga écrit ; « Insulter, mépriser la diaspora et lorgner son argent, ça ne marche pas ! Aucun centime de la diaspora engagée n’ira dans ce fonds d’escroquerie et  de banditisme(…) Un président médiocre et méchant, des fonctionnaires qui ont des maisons évaluées à des centaines de millions de CFA, des voitures que seules les stars et les grands hommes d’affaires s’acheter, pendant que les citoyens peinent à pallier leurs besoins (énergie, santé, alimentation, éducation). Depuis des décennies, la diaspora se retrouve en permanence en train de gérer les besoins qui relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics, la même diaspora qui est torturée dès qu’elle met pied au Cameroun, sinon traitée d’ennemi d’Etat ». Le conseil du terroir vient de Benjamin Zebaze  qui se présente comme « un vieux chauve qui connait bien le système Biya » : « Ne versez pas le moindre centime entre les mains trouées de ces gens, sinon, vous allez pleurer le reste de votre vie. Il y a suffisamment de l’argent dans ce pays pour le développer sans chercher à faire les poches des Camerounais de la diaspora qui, eux, travaillent dur pour vivre ».

 

L’EXEMPLE DU SENEGAL

Si le Sénégal a en commun le Cameroun le fait que ce sont deux pays d’émigration, notamment de la population jeune, le traitement que l’un et l’autre réserve à sa diaspora est très distant et très distinct. Le Cameroun aurait même beaucoup à apprendre du Sénégal, si jamais c’était dans l’agenda de ses dirigeants.  

C’est l’Ambassadeur du  Sénégal au Cameroun, M. Khare Diouf qui a eu la meilleure formule pour résumer le statut de la diaspora dans son pays : Cette phrase a été prononcée  le  7 mars 2023 dans la salle Polyvalente des fêtes de la Communauté Urbaine de Bafoussam, lors de la cérémonie d’ouverture de la première édition du Forum pour le développement de la ville de Bafoussam(FODEBAF) : « La diaspora est la 15e  région du Sénégal  avec 15 représentants de celle-ci au parlement». Et il ajoutait : « Les politiques nationales ne peuvent se faire sans intégrer les diasporas : il y a une forte contribution des Sénégalais de l’étranger au développement du pays ; les transferts d’argent des émigrés dépassent les apports  de certaines institutions de coopération  internationales dont bénéficient le Sénégal». Tout part donc d’une vision, puis de la reconnaissance, de l’institutionnalisation et de l’implication de la diaspora dans la définition et la conduite des politiques publiques. Les autorités sénégalaises ont mis en place des mécanismes et des initiatives pour favoriser les investissements des Sénégalais de l’extérieur grâce à un guichet unique diaspora. Elles ont créé une banque de l’habitat pour favoriser l’accès au foncier et les investissements en matière de logement ; il existe dans ce pays même un fonds de la diaspora sénégalaise pour la réalisation des projets des femmes…Bref, les autorités sénégalaises depuis plusieurs décennies ne lorgnent pas seulement les poches de la diaspora. Celle-ci est reconnue, respectée et impliqué dans tous les aspects de la vie publique du pays. Chacun aura compris à quel niveau se joue la différence : le Sénégal est un pays démocratique, même avec ses imperfections. Quant au Cameroun du Président fondateur…  

Ben NDIAYE