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GROUPE DE PRESSE

Grande Interview

Augustin NTCHAMANDE Secrétaire Exécutif de l’Organisation Nationale pour la Promotion de l’Education et le Développement(ONAPED)

« La journée mondiale des enseignants au Cameroun a été transformée en une journée de folklore durant laquelle le business du pagne, de la restauration et des industries brassicoles étouffent toute velléité de revendication. » C’est la substance de l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion de la célébration de cette édition 2026 de la JME au Cameroun.

Par Ouest Echos 7 min de lecture
Augustin NTCHAMANDE Secrétaire Exécutif de l’Organisation Nationale pour la Promotion de l’Education et le Développement(ONAPED)

Quel regard portez-vous sur la célébration de la Journée Mondiale de l’Enseignant au Cameroun Aujourd’hui ? 

Il s’agit là d’une évaluation que l’espace d’une interview ne peut pas nous permettre de faire. Néanmoins, il convient de rappeler dès l’entame de mon propos que la Journée Mondiale de l’Enseignant (JME) célébrée les 5 octobre de chaque année, a été instituée conjointement par l’UNESCO et l’OIT en 1994 afin de commémorer les Recommandations de 1966 sur la Condition du personnel enseignant dans le monde entier. C’est pourquoi c’est une Journée Mondiale et non internationale. Pour en revenir au cas spécifique du Cameroun, les syndicats de la Feser (Fédération des Syndicats de l’Enseignement et de la Recherche qui regroupait à l’époque le Synes, le Snaes et le Snepma) avaient dès 1995 décidé de célébrer cette journée comme une journée de réflexion et de revendication de meilleures conditions de vie et de travail pour l’enseignant camerounais. Lors de cette première édition et de celles qui avaient suivi, les syndicalistes avaient été interdits de réunion et de manifestation, jusqu’à ce que Monsieur Charles Etoundi, nommé Ministre de l’Education Nationale en 1997 décide d’en faire une ‘’fête’’, récupérant ainsi ce qui aurait dû être une occasion d’évaluation de la Recommandation de 1966 et de formulation des propositions pour améliorer les conditions d’enseignement et d’apprentissage. Depuis lors, il s’agit d’une journée de folklore durant laquelle le business du pagne, de la restauration et des industries brassicoles étouffent toute velléité de revendication.

 

Pendant de nombreuses années vous avez été au cœur de l’organisation de cette journée dans la ville de Bafoussam. Vous avez formulé de nombreuses revendications en vue de l’amélioration des conditions de vie et de travail de l’enseignant et pourtant rien n’a été fait. Que doit-on en conclure ?

Il serait exagéré de dire que j’ai été au cœur de l’organisation de la JME. La vérité est qu’étant syndicaliste et maîtrisant les contours de l’événement sur le plan mondial, les autorités scolaires régionales de l’époque m’avaient sollicité pendant près d’une décennie pour préparer et présenter une ‘’Leçon inaugurale’’ à chacune des éditions. Je m’étais volontiers  prêté au jeu, tout en sachant que cet entrisme n’aurait aucun impact. Nous avons ainsi simplement voulu saisir cette occasion qui nous était offerte, tout en étant conscient des intentions des autorités, pour porter sur la place publique et dans l’opinion à travers les médias, les revendications corporatistes mises sous le boisseau durant les 364 ou 365 autres jours de l’année.  Et lorsqu’après plusieurs éditions du même rituel, j’ai demandé lors d’une réunion préparatoire de l’événement d’en faire une évaluation d’impact, tout au moins au plan local, des mesures prises pour répondre aux revendications formulées un an plus tôt et que j’ai reçu une fin de non-recevoir, je me suis retiré pour laisser le cirque continuer sans ma caution intellectuelle.

 

Aujourd’hui on observe une forme de résignation chez les enseignants qui ont jeté l’éponge face à la surdité des pouvoirs publics. Y a t’il encore une chance de voir la fibre syndicale renaître chez vos collègues ?

Vous faite bien de dire qu’on observe ‘’une forme de résignation chez les enseignants’’. Cette forme de grève que nous qualifions dans les syndicats de ‘’larvée’’ est très dangereuse pour la formation des apprenants et l’éducation dans son ensemble. En effet, lorsque vous analysez l’absence de mouvements de grève faits d’arrêt de travail ou de formation de piquets de grève dans les établissements scolaires, ne concluez pas vite à de la résignation. Loin s’en faut ! C’est que la grève ouverte s’est muée en quelque chose d’insaisissable, de protéiforme pour échapper à la répression des autorités qui sont coutumières du fait, quand bien même elles déclarent vouloir dialoguer. Cette forme de grève aux effets destructeurs n’a pas besoin de militantisme ni d’adhésion à un syndicat.  Les mouvements OTS et OTA avaient justement eu du succès parce qu’ils appliquaient cette stratégie acéphale pour éviter l’infiltration et la décapitation. Pour me résumer, je conseillerais aux autorités de ne pas se réjouir de ce calme relatif. Les termites ne font pas de bruit, mais elles causent des dégâts irréparables. Elles doivent plutôt favoriser la syndicalisation des enseignants en levant les entraves légales  et en mettant en place des mécanismes permanents de dialogue et de négociation collective avec leurs représentants légitimes.

 

Les enseignants disent souvent avoir été abandonnés par les parents qui ne les ont jamais soutenus dans leur combat. Vous êtes justement le Secrétaire Exécutif d’une organisation des parents. Quelle est votre réponse face à cette accusation ?

Cette accusation est en partie vraie. Je me souviens qu’au plus fort de la longue grève de 2002, ponctuée par l’ ‘’Opération 20/20’’ qui avait forcé la main au gouvernement qui fut contraint cette année-là d’octroyer les primes de documentation, d’évaluation et de relever la prime de technicité, le Gouverneur de la province de l’Ouest avait mobilisé certains chefs traditionnels et des ‘’élites’’ pour exiger l’exil de certains enseignants ‘’dans les coins les plus reculés’’(Sic). Effectivement, environ 95 enseignants de la Mifi avaient été mutés. Je fus personnellement muté du Lycée bilingue de Bafoussam au Lycée de Bakou dans le Haut Nkam, presque à la frontière avec le département du Nkam. Le parent lambda ne pense guère différemment, lui qui accuse les enseignants de trop demander à l’Etat et qui pénalisent ses enfants par des grèves à répétions. Ma participation à un atelier syndical à Cotonou en 2005 sur l’éducation préuniversitaire m’avait fait voir toute une autre réalité en Afrique de l’Ouest où les élèves et les parents s’organisent dans des fédérations nationales pour exiger de meilleures conditions d’enseignement et d’apprentissage aux côtés des syndicats d’enseignants. ONAPED (Organisation Nationale pour la Promotion de l’Education et le Développement, originellement dénommée Organisation Nationale des Parents pour la Promotion de l’Education au Cameroun) est née en 2005 justement de cette volonté de structurer les associations des parents d’élèves pour en faire des leviers d’action en faveur de la qualité de l’éducation et non plus simplement des machines à sous. Dans notre organisation et face à la faillite des APEE, nous travaillons davantage à proposer des réformes structurelles susceptibles d’apporter des réponses pérennes et institutionnelles aux nombreux défis de l’école camerounaise, tout en soutenant par nos sorties les enseignants dans leur combat.

 

 

Objectivement qu’y a t’il à faire aujourd’hui pour redonner confiance à l’école camerounaise et aux enseignants ?

La première chose à faire c’est d’écouter. Dans le vacarme politique ambiant caractérisé par des préoccupations de gestion, de conservation et de reproduction du pouvoir politique, le gouvernement semble être sourd à toutes les propositions constructives jugées subversives. C’est depuis 2016 que les syndicats réclament à cor et à cris le Forum National de l’Education. Rappelons que les derniers Etats Généraux de l’Education datent de 1995. Or quoi de plus normal que de faire asseoir tous les acteurs et parties prenantes autour d’une table pour discuter et prendre des résolutions qui seront ensuite traduites en textes législatifs ou règlementaires pour juguler les crises actuelles ? Au lieu de quoi, ce sont des solutions de saupoudrage. Pour prendre un exemple : peut-on raisonnablement se passer aujourd’hui d’une réflexion holistique sur le système de financement de l’école camerounaise, sur la discipline, sur le déphasage abyssal entre les besoins et l’offre en éducation sur l’inadéquation des contenus des programmes?

 

 

Une certaine opinion pense que les enseignants incapables de faire front contre le pouvoir qui les clochardise, pressurent les parents pour arrondir leurs fins du mois. Votre commentaire.

Cette affirmation est vraie. Je ne ferai pas dans la langue de bois en prétendant le contraire. Moi-même je m’y suis essayé entre 2007 et 2010 avant de trouver ma voie ailleurs pour faire face aux énormes besoins d’un chef de famille qui doit scolariser ses propres enfants, les nourrir, les vêtir, les soigner, et de surcroit s’acquitter de frais de formation prohibitifs post baccalauréat. Tout en convenant avec ceux qui pensent que les ‘’cours de répétions’’ tuent la vraie école, j’insiste pour dire que la prolifération de ces cours datent de l’époque de la division par 3 des salaires dans la fonction publique camerounaise, bisses consécutives au recours au FMI, couplées à la dévaluation du FCFA en 1994. La vérité est que les promoteurs de ces cours ne sont pas seulement des enseignants. Le chômage massif des diplômés de l’enseignement supérieur a entrainé également une inflation dans ce secteur informel. Et encore ! Les répétions payantes ne sont pas les seuls moyens de survie imposés par la nécessité : enseignants taximen et moto taximen, commerçants, agriculteurs, éleveurs, entrepreneurs sont autant de profils de ceux qui gardent un pied dans la profession et l’autre en dehors. Les plus hardis franchissent le pas en s’exilant. On parle 14000 départs vers d’autres cieux… Pour terminer, retournons la question : et si le gouvernement, manquant de volonté pour résoudre les problèmes des enseignants, avait choisi de laisser faire ? Et si le gouvernement lui-même était confortable dans cette situation ?

 

Propos recueillis par

Dexter NANA