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Grande Interview

CPP EKOBE Yves Landry : 47000 CNI en souffrance dans les postes de l'Ouest

Le Cameroun a basculé depuis février 2025 dans un nouveau système de l’identification avec la promesse de délivrer la CNI en 48h après l’enrôlement physique. A Bafoussam, ce système suscite autant d’espoir que de frustrations, la réalité du terrain révèlant autre chose. Pour évaluer l’impact réel de ce nouveau système, nous avons rencontré le Commissaire de Police Principal Ekobe Yves Landry, Chef du Centre Régional d’Identification de l’Ouest par intérim pour nous faire un état des lieux dans la Région. Lisez plutôt…

Par Eclador Pekoua 10 min de lecture
CPP EKOBE Yves Landry : 47000 CNI en souffrance dans les postes de l'Ouest

Ouest Echos : Quel bilan faites-vous du nouveau système d’identification dans la Région de l’Ouest ? Ekobe Yves Landry : Le bilan de la mise en œuvre du nouveau système d’identification dans la Région de l’Ouest est globalement satisfaisant. Depuis son entrée en vigueur en février 2025, les délais de production des Cartes Nationales d’Identité ont connu une réduction significative, la délivrance dans un délai de quarante-huit (48) heures après enrôlement étant respectée dans plus de 90 % des demandes enrôlées dans la Région. Par ailleurs, le nouveau système biométrique assure une meilleure sécurisation des données personnelles et contribue efficacement à la réduction des risques de fraude et d’usurpation d’identité. Toutefois, certains défis demeurent, notamment la forte affluence observée dans certains centres d’enrôlement ainsi que la nécessité de renforcer la sensibilisation des populations en vue du retrait des nombreuses CNI en souffrance dans les Postes d’Identification. À ce jour, près de 20 000 CNI produites dans le cadre du nouveau système demeurent en souffrance dans les 34 Postes d’Identification de la Région de l’Ouest. Ce volume s’ajoute aux quelques 27 000 CNI en souffrance issues de l’ancien système, portant ainsi à environ 47 000 le nombre total de cartes non retirées dans l’ensemble des Postes d’Identification de notre Région.

O.E : Quel est le niveau d’appropriation de ce nouveau système par les populations E.Y.L : L’appropriation du nouveau système par les populations de la Région de l’Ouest évolue progressivement, mais demeure encore contrastée selon les localités. Dans les zones urbaines ainsi que dans les chefs-lieux de département (Bafoussam, Dschang, Foumban, Mbouda, Bangangté, etc.), les usagers maîtrisent davantage les procédures de pré-enrôlement, de prise de rendez-vous en ligne et de modification de lieu de rendez-vous. En revanche, dans les zones rurales, d’importantes difficultés persistent en raison de la faible familiarisation d’une partie de la population avec les outils numériques. Par ailleurs, aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain, de nombreux usagers éprouvent des difficultés à utiliser efficacement la plateforme mise à leur disposition par la Sûreté Nationale pour obtenir une assistance en cas d’incident survenu lors du pré-enrôlement ou de l’enrôlement, ainsi que pour toute préoccupation liée à la prise de rendez-vous, au paiement, au blocage des transactions, aux motifs de rejet, aux réorientations en ré-enrôlement, aux retards de production ou à toute autre situation similaire. La plateforme concernée est accessible à l’adresse suivante : https://idcam.atlassian.net/servicedesk/customer/portals. Néanmoins, pour corriger toutes ces difficultés, les personnels de l’identification sont outillés afin de renseigner poliment les usagers et de leur apporter gratuitement une assistance spécifique et/ou technique en toute circonstance avec loyalisme et dévouement conformément aux prescriptions de la hiérarchie.

O.E : Sur le terrain, les demandeurs signalent des coûts qui varient d’un demandeur à un autre. Qu’est-ce qui peut justifier cette flexibilité ? E.Y.L : Conformément aux dispositions du Décret N° 2025/059 du 28 février 2025 fixant les caractéristiques et les modalités d’établissement et de délivrance des titres identitaires, le coût officiel de la Carte Nationale d’Identité est unique et invariable. Il est fixé à la somme de dix mille (10 000) francs CFA, payable exclusivement lors de la phase de pré-enrôlement en ligne. Par conséquent, aucun paiement supplémentaire ne doit être exigé ou effectué au sein des Postes d’Identification, dont la mission se limite à l’accueil et à l’enrôlement des usagers munis d’un dossier complet. Les pièces constitutives du dossier sont délivrées par les juridictions compétentes en ce qui concerne le Certificat de Nationalité, et par les municipalités ou les autorités administratives habilitées pour ce qui est de l’acte de naissance certifié. Dès lors, toute variation du coût officiel ou toute perception de frais supplémentaires dans un poste d’identification revêt un caractère anormal et illégal. Cette prétendue « flexibilité tarifaire » pourrait être imputable à l’action de démarcheurs indélicats, communément appelés « apacheurs », qui abordent les usagers en dehors des Postes d’Identification et leur proposent, contre rémunération, une assistance pour la constitution des dossiers ou la réalisation des formalités de pré-enrôlement en ligne. Quoi qu’il en soit, des communiqués sont affichés de manière visible et lisible dans l’ensemble des Postes d’Identification afin de rappeler aux usagers qu’aucun paiement n’est exigible dans ces services et qu’ils doivent s’y présenter avec un dossier déjà constitué. Le numéro vert d’utilité publique « 1500 » leur est systématiquement communiqué afin de signaler tout cas d’abus ou de tentative d’arnaque. Par ailleurs, sous l’impulsion de Monsieur le Délégué Régional de la Sûreté Nationale de l’Ouest, des mesures préventives et répressives sont continuellement mises en œuvre en vue de prévenir et de combattre efficacement les pratiques de corruption au sein du service public de l’identification.

O.E : Les délais de délivrance ne sont toujours pas respectés. Comment expliquez-vous ce constat ? E.Y.L : Le délai de quarante-huit (48) heures concerne exclusivement la production de la Carte Nationale d’Identité après un enrôlement biométrique effectué avec succès. Dans la Région de l’Ouest, cette exigence est respectée dans plus de 90 % des cas. Toutefois, certains retards de production peuvent survenir, généralement en raison de l’une des quatre causes suivantes : - La mauvaise qualité des données biométriques collectées nécessitant une reprise de l’enrôlement (empreintes digitales ou photographie non conformes) ; - Des incohérences relevées entre les informations déclarées et celles figurant sur l’acte de naissance, imposant des opérations de vérification ou de correction (erreurs orthographiques, erreurs relatives au lieu de naissance ou diverses omissions) ; - L’absence de certaines pièces justificatives requises ou de l’ancienne Carte Nationale d’Identité ; - Les situations litigieuses nécessitant l’engagement d’une procédure contentieuse préalable. En tout état de cause, des messages sont automatiquement envoyés aux usagers afin de les informer soit de la disponibilité de leur Carte Nationale d’Identité dans le Poste d’Identification compétent, soit du rejet de leur demande ou encore de leur mise en ré-enrôlement. Par ailleurs, les usagers peuvent consulter le lien d’assistance précédemment indiquée afin d’obtenir des informations complémentaires sur l’état d’avancement de leurs dossiers et sur les éventuelles diligences à accomplir pour leur traitement.

O.E : Y a-t-il encore des chances pour les propriétaires des récépissés de l’ancien système de se voir délivrer les CNI ? E.Y.L : Lors du déploiement du nouveau système d’identification, de nombreux usagers dont les demandes introduites sous l’ancien système étaient encore en attente de production ont pu bénéficier de l’établissement de leur Carte Nationale d’Identité sous le format du nouveau système. À ce jour, les détenteurs de récépissés issus de l’ancien système feraient mieux introduire une nouvelle demande conformément aux procédures actuellement en vigueur. En effet, la durée de validité réglementaire d’un récépissé de CNI est de trois (03) mois renouvelables, alors que quatorze (14) mois se sont déjà écoulés depuis l’entrée en vigueur du nouveau système d’identification, désormais exploité par un nouveau partenaire technique. Quoi qu’il en est, les Arrêtés du 15 juin 2026 qui lancent les Concours de la police en cours, stipulent clairement que la demande doit comporter le numéro de la Carte Nationale d’Identité du candidat, tout en apportant la précision selon laquelle « les récépissés de la Carte Nationale d’Identités sont formellement interdits ».

O.E : On sait que dans l’ancien système, le problème de double identité se posait avec acuité. Quelle est la situation actuelle ? E.Y.L : Avec l’avènement du nouveau système d’identification, les usagers se trouvant en situation de double identité peuvent désormais prétendre à l’établissement d’une Carte Nationale d’Identité. Il convient toutefois d’opérer une distinction entre les cas de double identité à état civil constant et ceux de double identité avec modification de l’état civil. S’agissant des usagers en situation de double identité à état civil constant, c’est-à-dire lorsque la divergence porte exclusivement sur la date de naissance, ceux-ci peuvent se faire enrôler dans le Poste d’Identification de leur choix, sous réserve de produire les pièces justificatives se rapportant à l’identité sollicitée. Il peut notamment s’agir de l’acte de mariage, des actes de naissance des enfants, des diplômes, des documents professionnels, du bulletin de solde, de la carte d’électeur, du permis de conduire, des documents bancaires ou de toute autre pièce probante pertinente. En ce qui concerne les cas de double identité avec modification de l’état civil, c’est-à-dire lorsque, outre la date de naissance, les divergences concernent également les nom et prénom de l’usager et/ou ceux de ses parents, la procédure applicable est différente. Dans une telle hypothèse, l’intéressé est tenu de se présenter auprès de la Cellule Régionale du Contentieux, sise à l’immeuble siège de la Délégation Régionale de la Sûreté Nationale de l’Ouest, porte n° 117, afin d’y déposer une requête accompagnée des pièces justificatives requises. Une enquête approfondie sera alors ouverte en vue d’un examen minutieux de sa situation et de la détermination des suites appropriées.

O.E : Au lancement du nouveau système d’identification, il était question de partir des chefs-lieux de régions pour doter les différents arrondissements de kits. Ou en sommes-nous ? E.Y.L : Au lancement du nouveau système d’identification, l’objectif poursuivi était de procéder à la dotation progressive des Postes d’Identification en équipements d’enrôlement, afin de renforcer le maillage territorial du service public de l’identification. C’est dans cette perspective que, dans une première phase, le Centre Régional d’Identification de l’Ouest a été doté de trois (03) kits d’enrôlement fixes installés au Poste d’Identification OU01 de Bafoussam, ainsi que de huit (08) kits d’enrôlement mobiles régulièrement déployés dans les chefs-lieux de département et dans certains arrondissements à forte concentration démographique, en vue de rapprocher davantage le service public de l’identification des populations. À ce jour, la quasi-totalité des Postes d’Identification répartis dans les arrondissements des huit (08) départements de la Région de l’Ouest disposent d’au moins un kit d’enrôlement.

O.E : Quels sont vos défis au quotidien ? E.Y.L : Les défis auxquels nous sommes quotidiennement confrontés demeurent nombreux. Les principaux concernent notamment : - La gestion de l’affluence, ainsi que des attentes et de l’impatience des usagers face à la forte demande de services ; - Les interruptions récurrentes de l’alimentation en énergie électrique et les diverses pannes techniques affectant le fonctionnement des équipements ; - L’assainissement continu du processus d’identification à travers la lutte contre les abus, les pratiques frauduleuses et le renforcement de la discipline au sein de nos services ; - L’amélioration constante de la qualité de l’accueil, de l’orientation et de la prise en charge des usagers ; - La lutte permanente contre les intermédiaires illégaux communément appelés « apacheurs » ; - Le renforcement de la sensibilisation des populations en vue du retrait des milliers de Cartes Nationales d’Identité en souffrance dans les différents Postes d’Identification.

O.E : Quels messages aux demandeurs des CNI E.Y.L : À l’endroit des usagers sollicitant l’établissement d’une Carte Nationale d’Identité, je souhaite lancer un appel à la responsabilité citoyenne. Premièrement, je les invite à faire preuve de patience, de civisme et de discipline. Le respect de l’ordre d’arrivée, des droits accordés aux personnes vulnérables (personnes âgées, femmes enceintes, personnes en situation de handicap et malades), ainsi que l’observation des règles régissant les files d’attente, constituent des garanties essentielles d’équité, de sérénité et d’efficacité dans la fourniture du service public de l’identification. Deuxièmement, avec la plus grande fermeté, je les exhorte à contribuer activement à la lutte contre la corruption dans le processus de délivrance des Cartes Nationales d’Identité, en s’abstenant de verser toute somme d’argent dans les Postes d’Identification en dehors des frais réglementaires acquittés lors du pré-enrôlement. L’établissement de la Carte Nationale d’Identité est un droit reconnu à tout citoyen remplissant les conditions requises. Par conséquent, toute sollicitation financière illicite ou tout acte d’abus doit être systématiquement dénoncé. J’invite également les usagers à faire preuve de vigilance et à ne pas se laisser abuser par les intermédiaires clandestins communément appelés « apacheurs ». Troisièmement, dès réception du message les informant de la disponibilité de leur Carte Nationale d’Identité, je les encourage à se rapprocher sans délai du Poste d’Identification concerné afin d’en prendre possession. Au-delà de son caractère administratif, la Carte Nationale d’Identité constitue un document essentiel de sécurisation de l’identité, de protection des droits du citoyen et de facilitation des démarches et transactions socio-économiques. Enfin, j’invite l’ensemble des usagers à accorder leur confiance au circuit officiel. Les personnels de l’identification de la Région de l’Ouest demeurent pleinement mobilisés et résolument engagés à leur offrir un service de qualité, fondé sur la rigueur, la célérité, la disponibilité et le professionnalisme.

Entretien réalisé par Nacer Njoya