Vendredi 03 juillet 2026 14:28 · Heure du Cameroun
Bafoussam, Cameroun · 18°C · Ciel dégagé

GROUPE DE PRESSE

Grande Interview

SM Moumbé Fotso, Fo’o de Mougoum : « Le ndop est sacré. Gare à ceux qui l’utilisent n’importe comment »

Le président du Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest, face à la désacralisation rampante des attributs patrimoniaux, donne les raisons de la publication récente de l’« Indignation royale ». Le chef supérieur Bamougoum, dans le département de la Mifi, revient également sur les crises de succession qui secouent certaines chefferies de la région de l’Ouest. À travers cet entretien, ce monarque, l'une des voix les plus fortes dudit Conseil, recadre, prévient et rappelle à la diaspora comme aux autorités que la coutume Bamiléké reste inflexible.

Par Eclador Pekoua 7 min de lecture
SM Moumbé Fotso, Fo’o de Mougoum : « Le ndop est sacré. Gare à ceux qui l’utilisent n’importe comment »

Ouest Echos : Qu’est-ce qui a motivé la récente sortie des chefs traditionnels de l’Ouest à travers le communiqué dénommé « Indignation royale face à la profanation et l’usage anarchique des attributs traditionnels » ? Sa Majesté Mitterrand Moumbé Fotso : Les chefs traditionnels siégeant au Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest ont pris la décision de rédiger cette correspondance suite à un constat alarmant : nos objets sacrés sont aujourd'hui utilisés à tort et à travers. Face à cette banalisation d'attributs exclusivement réservés à nos chefferies traditionnelles, nous ne pouvions plus rester silencieux.

O.E : Quels sont précisément les abus que vous observez dans l’utilisation de ces objets sacrés ? S.M MMF : Les abus auxquels nous faisons allusion concernent le port du tissu Ndop, l’utilisation des peaux de panthère, des chaises traditionnelles (notamment à plusieurs pieds) ou encore des bracelets sacrés. Ces attributs sont désormais arborés par certains de nos fils et filles qui n’ont reçu aucune initiation, et encore moins la formation requise pour leur utilisation. C’est la raison pour laquelle nous exigeons que ces objets, qui constituent le fondement même de notre identité, soient protégés.

O.E : Pouvez-vous expliquer à la jeune génération pourquoi ces objets spécifiques sont qualifiés de « sacrés » ? S.M MMF : Le tissu Ndop, les peaux de panthère, les chaises sculptées et les bracelets deviennent sacrés parce que, sur le plan coutumier, ils sont strictement réservés à la notabilité et aux dignitaires de nos chefferies. Tant qu’un fils ou une fille n’a pas la qualité de notable, il ne doit pas manipuler ces objets. Sans initiation préalable, on n'en possède ni les clés d'utilisation ni les conseils spirituels. Par conséquent, pour éviter les malédictions qui peuvent découler d'un usage profane, nous demandons que cesse cette anarchie.

O.E : Quelles sont les causes principales de cette utilisation abusive que vous fustigez ? S.M MMF : Il y a deux causes majeures. La première, c'est l'ignorance d’une partie de nos enfants, notamment ceux de la diaspora ou des communautés extérieures. Nés loin de nos terres, ils n'ont aucune connaissance de la valeur de ces attributs. Leurs parents n’ont pas fait l’effort de leur inculquer notre culture ni de leur expliquer que ces objets royaux sont réservés à une élite coutumière. La seconde catégorie agit par orgueil. Ces personnes savent pertinemment qu'il faut se rapprocher des chefferies et des grands notables pour en comprendre l'importance. Pourtant, elles choisissent délibérément de s'en vêtir sans aucune initiation, s'exposant ainsi volontairement aux forces mystiques et aux malédictions.

O.E : En tant que gardiens des traditions, n'avez-vous pas une part de responsabilité dans ces dérives actuelles ? S.M MMF : Aucun chef traditionnel n’a jamais autorisé un de ses fils à utiliser des objets sacrés sans passer par l'initiation de la chefferie ou des notables. La responsabilité des chefs ne peut donc pas être engagée dans ces dérives. Au contraire, dès que nous avons pris conscience de cet usage inadapté, nous avons publié cette « Indignation royale » pour sonner l’alerte. Nous attirons l’attention de nos enfants. Ils savent désormais que l’utilisation abusive de ces objets est dangereuse pour eux. Les chefs font leur travail de vigie ; c'est maintenant aux fils et filles d'en prendre conscience pour ne pas s'attirer de malheurs. Que chaque enfant retourne vers sa chefferie supérieure et rencontre les notables de son groupement pour s'imprégner des véritables règles.

O.E : Existe-t-il dans vos chefferies des rites précis qui conditionnent l’accès à ces attributs ? S.M MMF : Absolument. Il existe des rites initiatiques rigoureux pour acquérir la capacité d'utiliser les objets sacrés. Ces rites sont secrets et réservés aux confréries de notables. Ce qui s'y passe ne peut être dévoilé, à moins que vous, journalistes, ne deveniez un jour des notables admis dans ces cercles ! Pour prendre l'exemple de Bamougoum, un fils ne peut prétendre à la notabilité sans être d'abord initié au Nekang (rites d’initiation des jeunes garçons, passant par les étapes sacrées pour apprendre les valeurs de discipline et la maîtrise des connaissances coutumières, ndlr), c'est-à-dire sans intégrer la société secrète des jeunes guerriers prêts à défendre le village. Après ces étapes, il doit passer par la cérémonie des chaises du côté maternel, puis du côté paternel. C'est uniquement au terme de ce parcours rituel qu'il reçoit la qualité de notable et qu'il est habilité à arborer nos objets sacrés.

O.E : Le tissu Ndop fait aujourd'hui l'objet d'une forte valorisation et d'une mode globale. Est-il possible de le vulgariser sans le profaner ? S.M MMF : La vulgarisation incontrôlée du Ndop est aujourd’hui un réel obstacle à la protection de ce patrimoine ancré dans nos communautés. Si elle n’est pas encadrée, c’est la dérive assurée. Nous ne condamnons pas la valorisation, mais elle doit se faire selon des règles préétablies. Il faut impérativement cadrer cette diffusion pour que le tissu garde son caractère sacré et ne perde pas ses valeurs spirituelles et traditionnelles.

O.E : Il y a actuellement un vif débat concernant des photos ou vidéos montrant une femme assise ou marchant sur une peau de panthère sur les réseaux sociaux. Qu'en est-il exactement selon la coutume ? S.M MMF : Dans le contexte Bamiléké, aucune femme n’a le droit de poser les pieds sur la peau de la panthère. C'est une restriction stricte. Si par mégarde ou ignorance l’une de nos filles commet cet acte, elle doit être réprimandée. Pour le cas récent auquel vous faites allusion, notre fille a déjà été interpellée et questionnée. Elle a présenté ses excuses et a parfaitement compris qu’elle devait exécuter les sanctions coutumières qui lui ont été infligées.

O.E : On constate que certains chefs de quartier sont nommés « chefs de 3ème degré » par l'administration et se font appeler « Majesté », créant parfois des chefferies spontanées. Comment gérez-vous cette situation ? S.M MMF : Au sein du Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest, nous condamnons fermement cette tendance de l’administration à écarter les chefs supérieurs du processus de création des chefferies de 3ème degré. Ce que fait l’autorité administrative est en totale contradiction avec nos us et coutumes. Nous contestons vigoureusement le fait que ces chefs de 3ème degré soient appelés « Majesté ». Selon le décret de 1977, ce titre est exclusivement réservé aux chefs supérieurs de 1er et 2ème degrés. De plus, parce qu'ils collaborent avec les sous-préfets dans les commissions de bornage et d’immatriculation foncière, certains chefs de 3ème degré commettent de graves abus d’autorité sur le terrain. Nous luttons activement contre cela. Nous avons écrit au ministre de l’Administration territoriale ainsi qu’au Premier ministre pour dénoncer ces dérives. Nous n’accepterons jamais qu’un chef de quartier, parfois arrivé à ce poste par une simple élection de quartier, soit assimilé à un chef de groupement ou de village.

O.E : Qu’en est-il des représentants des communautés de l'Ouest vivant à l’extérieur (diaspora nationale ou internationale) qui se font appeler « Sa Majesté » ou « Sa Dignité » ? Nous avons été très clairs avec eux. Ils doivent accepter leur titre de « Chef de communauté ». Même le terme de « Dignité » ne leur est pas approprié, car ils ne sont pas plus dignes que les rois que nous sommes. Nous ne comprenons pas pourquoi il leur est difficile de se satisfaire du titre noble de chef de communauté au point de vouloir extrapoler vers des titres royaux.

O.E : Enfin, la question de la succession à la tête des chefferies à l'Ouest suscite de plus en plus de tensions et de contestations. Comment le Conseil compte-t-il pacifier ces transitions ? S.M MMF : Le Conseil des chefs traditionnels de l’Ouest a siégé et a pris une décision majeure. Désormais, chaque roi doit obligatoirement rédiger un testament de son vivant. Pour garantir la sécurité et l'authenticité de ce document, il doit être déposé et sauvegarder à trois niveaux distincts à savoir chez les notables de confiance, auprès des pairs (les autres rois) et au sein de l’administration. Au moment du décès, le dépouillement se fera de manière contradictoire pour vérifier que les trois copies sont identiques. En rendant le testament infalsifiable, nous protégeons la volonté sacrée du défunt, nous évitons les usurpations et nous assurons que les obsèques et la succession se déroulent dans la paix et la dignité.

Propos recueillis par Nacer Njoya