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Guerre de l’indépendance : Baloum n’a pas encore fait le deuil

Maka'a Baloum. Nous sommes le Metalou (l'un des 8 jours de la semaine sur le calendrier Baloum), jour de marché dans ce village de la Menoua sur lequel l'ombre des récents événements continue de planer. Ici on le voit, les plaies de la guerre d'indépendance saignent encore dans les mémoires.

Par Ouest Echos 5 min de lecture
Guerre de l’indépendance : Baloum n’a pas encore fait le deuil

"La photo a gâté le village". C'est la phrase valise avec laquelle nous reçoit Papa Victor (c’est un pseudonyme en raison d'une question de sécurité qu'a évoqué notre interviewé). On aurait pu nous en rire. Mais le contexte s'y impose. Même si rire des crises postcoloniales (pour reprendre le titre d'un ouvrage du Pr Alain Cyr Pangop ) pourrait être une bonne démarche cathartique. L’attitude de ce villageois de Baloum, devenue réflexe est commune chez ceux qui ont connu les « sûretés » (indics). Bien qu’averti de notre arrivée, il s’interpose quand nous sortons nos appareils. Il faudra les soins de notre intermédiaire pour qu’il accepte enfin d’être pris en photo et en vidéo.

Installé sur un fauteuil en bambou, à l »entrée de sa maison de briques de terre rouge. Bonnet gris enfoncé jusqu’aux oreilles, survêtement bleu trop grand pour ses maigres épaules. Papa Victor., pendant un long moment, immobile, tient sa tête dans sa main comme on retient quelque chose qui menace de tomber. Derrière lui, une poule noire lève la tête comme pour monter la garde. Les autres caquettent alentour et c’est avec un peu d’insistance qu’on réussira enfin à les éloigner. Nous avons pris le soin de sortir les enfants, sûrement ses petits-enfants, du champ de la caméra. Mais dans l’embrasure de la porte, un enfant observe, la main sur la bouche. Papa Victor est né vers 1940 à Meka’a. L’octogénaire a peur quand il évoque avec nous le film de la guerre d’indépendance du Cameroun, ou, comme il dit, « la guerre du maquis ». Il craint que parler lui crée des problèmes. Il craint que son témoignage, qu’il nous livre la voix serrée par un sanglot, soit suivi de représailles. Pourtant, on parle d’une guerre officiellement terminée le 15 janvier 1971, avec l’exécution publique d’Ernest Ouandié.

LA GUERRE N’EST PAS FINIE… Papa Victor aujourd’hui encore, malgré le temps qui a passé, ne croit toujours pas que ce soit fini. On le voit à la manière dont il regarde à gauche et à droite à certains moments de son témoignage. Comme s’il craignait qu’à un moment les bourreaux reviennent, l’enlèver pour lui faire subir le sort qu’ils firent subir à beaucoup des siens. Il a vécu la guerre et ses atrocités jusque dans son âme. Quand nous disons guerre d’indépendance, il revoit ses nuits dans la brousse, à fuir; il revit les alertes données à l’approche de l’ennemi; il repense aux codes de survie entre eux, aux sifflements, aux cris… Il revoit l’ennemi blanc et noir, habillé de « camouflés ». Il cite les avions rouges. Il cite les « sûretés », du nom des hélicoptères qui sillonnaient les brousses à la recherche de populations meurtries par la peur se cachant ainsi pour espérer retarder le moment fatidique. Dans ses mots, on revit des scènes qui reviennent, intacts, plus de cinquante ans après.

Le témoignage de Papa Victor est ponctué de silences plus que de paroles. Mais de ces silences qui en disent long sur la difficulté de dire, sur l’impossibilité d’oublier les mises en garde tellement ressassées qu’elles sont devenues une partie de lui et de tous les autres. Il réussit, cependant, à dire son rôle sans grandiloquence : guetteur, sentinelle dans le maquis. Il parle de la souffrance dans le maquis, il évoque le tchatcha, technique de torture qui consistait à attacher les membres d’un pauvre révolutionnaire, affublé du nom de « maquisard », et de l’enfiler dans une tige de bois bien solide comme on le ferait pour un gibier à boucaner, avant de lui infliger le pire des supplices. Il évoque Doumeya, ce camp par lequel il passa. Il ne raconte pas une épopée. Il raconte un poste, une fonction, une place qu’on lui avait donnée dans une guerre qui ne demandait pas son avis.

Il se souvient des siens, emportés. Il se souvient d’un hélicoptère des colons, abattu à Messing: il précise qu’il y avait deux Blancs à bord, et que l’appareil avait entièrement brûlé. Il évoque la riposte des « Ndek » (Blancs), qui s’en suivit.

PENKA-MICHEL Dans le récit de Papa Victor, un nom surgit plusieurs fois : Penka-Michel. Avant de dire quoi que ce soit sur le rôle de ce dernier dans « cette sale guerre », il soupire. Il prend une longue respiration. Il parle de lui comme une victime traumatisé évoquerait son bourreau: avec peur. Et entre mille autres choses, Papa Victor lâche cette phrase : « Quand il rendait visite à quelqu’un, on savait tous qu’après il serait enlevé et exécuté. » Il la dit comme on dépose un poids qu’on porte depuis trop longtemps. Il n’en dira pas plus. Il ne pourra pas en dire plus. Il s’en suit le silence. Un silence long, très long. La question qu’on pose qu après qu’il a repris son souffle l’embarrasse, ou le surprend. « Que pensez-vous du fait que l’arrondissement porte le nom de ce Monsieur ? ». Il nous regarde...

Un regard fatigué, celui de quelqu’un qui en a vu d’autres. Le temps qui s’écoule entre la question et la réponse semble interminable. Mais enfin, quand il ouvre la bouche, il parle avec son cœur, même s’il transparait cette précaution que les vieux savent prendre à l’Ouest pour impliquer le destinataire dans la réflexion. » Vous pensez que qui aurait été d’accord si on l’avait consulté ? » C’est une question rhétorique. Nous aurions espéré qu’il en dise plus. Mais c’est là qu’il s’arrêtera et nous remerciera pour la visite. Preston KAMBOU