Guimatia Emile est membre d’un club de 2-0 au stade Nelson Mandela, du nom du lieu où il joue les dimanches avec ses amis à Bafoussam. De son mètre 50, le presque quinquagénaire sort de la maison à 6h du matin. Équipement de sport dans un sac en bandoulière et vêtu d’un survêtement estampillé au nom de son club, il arpente la route qui mène au stade où il retrouve ses coéquipiers. Sur cette aire de jeu nue et boueuse, cet enseignant de profession prend part á une rencontre de football, plus connue sous l’appellation : « 2-0 » match de football. Tous les 2è dimanche du mois, c’est le même exercice. Et plus qu’un rendez-vous, ces matches sont devenus comme une tradition.
Après les civilités, Guimatia et les autres membres du club forment deux équipes de 11 joueurs chacune. Sur le bord du stade, une dizaine de joueurs remplaçants auxquels se joignent quelques curieux se transforment en spectateurs. Dans la foulée, ‘’Refree’’, comme on appelle affectueusement cet ancien arbitre de football, sort un sifflet de son sac. Son équipement noir des bas jusqu’au maillot, deux cartons (jaune et rouge), renseigne bien sur son statut antérieur. Visage séré, et ton autoritaire, ‘’Refree’’ appelle les deux capitaines, s’entend avec eux sur quelques modalités, puis donne le coup d’envoi d’un match qui durera 2 fois trente minutes. Notre vétéran du « 2-0 » Guimatia Emile, joueur de l’équipe en maillot vert citron, ne cache pas son plaisir d’être là. Car dit-il, ‘’Nous jouons d’abord pour la santé’. Son cas n’est pas isolé.
Soni Aloliko Maturin, proche de la quarantaine, est un amoureux de ces matches dominicaux. L’homme élancé et agile jongle un ballon, en même temps qu’il joue au ramasseur de balles de circonstance d’un match en cours au stade ‘’CPO’’ au quartier Tyo à Bafoussam. Ses coéquipiers et lui, dispersés sur le lieu mais identifiables à travers la couleur bleue de leurs maillots, attendent la fin d’un autre match sur ce stade très dégradé, preuve de multiples sollicitations. En plus de se maintenir en forme, ce personnel médico-sanitaire dit tirer plusieurs bénéfices du « 2-0 » du dimanche matin. ‘’Le 2-0 m’apporte beaucoup de bienfaits:la santé physique, mentale et psychologique’’, assure Soni. Au-delà du maintien de la santé, le « 2-0 » vise le social, laisse entendre les abonnés.
UN FACTEUR DE COHESION SOCIALE
Sur le terrain de jeu, plusieurs catégories sociales se côtoient. L’équipe de Soni Aloliko par exemple compte en son sein les personnels de santé, des conducteurs de ‘’mototaxi’’, des chefs d’entreprise… Ce que l’on peut également remarquer dans le camp adverse avec un mixe des enseignants, des journalistes, des chauffeurs de taxi entre autres. Tous se confondent le temps d’un match dominical. Une fois le match terminé, toutes ces personnes convergent dans la même direction. Cette cohésion est appréciée par plusieurs. En l’occurrence Merlin Tiemdjo, ancien membre d’un club de « 2-0 ». ‘’ On se plait à partager ces moments avec les personnes de diverses classes sociales’’, se réjouit-il. Il ajoute d’ailleurs que les journalismes, les hommes d’affaires, des cadres de l’administration, hommes en tenue et plus encore, se retrouvent tous autour du ballon sans discrimination. C’est également cet aspect que relève Soni Aloliko. ’’Il y a les membres influents, les bailleurs de fonds qui sont aussi des sympathisants. On gagne en relation humaine’’. C’est souvent ainsi le début d’une longue journée. Car l’après match qu’ils appellent 3eme mi-temps se passe dans les bars pour boire et partager un plat de bouillon, de taro-sauce jaune. C’est le cas du « 2-0 » de basketball appelé ‘’Dream Team’’ à Bafoussam, dont le lieu de rassemblement habituel est connu sous le nom "Le Siège".
DES DERIVES QUI QUESTIONNENT
La journée se poursuit et s’achève autour des bouteilles de bières. Toujours en maillot de sport, babouches aux pieds, ces acteurs du « 2-0 » bien installés accompagnent leurs bouteilles de bières des commentaires, grignotant de temps en temps les arachides bouillis et du ‘’bitakola’’ proposés contre quelques pièces d’agent par des petits commerçants ambulants. ‘’C’est quand même marrant de sortir de la maison le matin en short et rentrer le soir’’, relève Guy Constant Tchétché, joueur. Martial Tiemdjo, amoureux de sport, observe ces scènes dans certains coins de la ville de Bafoussam. L’homme qui a lui-même pratiqué le football avait même été membre d’un « 2-0 » avant d’abandonner à cause de nombreuses dérives qui s’y déroulent. ‘’Il y a des pères de familles qui se retrouvent jusqu’à 18h au bar, et sous l’effet de l’alcool, des messieurs qui sont venus dans un bon état commencent à chanter, crier à haute voix’’, se désole-t-il. Cet ancien joueur de « 2-0 » ajoute par ailleurs que cet abus d’alcool conduit vers une vie de débauche. Ainsi, le « 2-0 » devient un couteau presqu’à double tranchant.
L’AVIS DES EXPERTS
Selon les spécialistes de la médecine du sport, la pratique du 2-0 doit au préalable être prescrite. Ils indiquent qu’il faut consulter un médecin pour en avoir les assurances. ‘’ Sur le plan médical, il faut que le patient ait fait un bilan de santé pour lui permettre d’accepter qu’il peut faire le 2-0’’, conseille Docteur Tsopgny Panka Chrislain, médecin de sport. Ce qui corrobore avec l’observation de Jean Claude Kammogne, délégué régional des sports et de l’éducation physique à la retraite. ‘’ A 50 ans on est censé faire des exercices physiques et non des compétitions sportives’’. Cet ancien athlète, entraineur de haut niveau et administrateur de sport estime qu’un match de football nécessite à la fin un gagnant et un gagné. C’est cet esprit de compétition qui expose les pratiquant à des dangers sur leur santé physique. De plus, on ne saurait trouver la santé après un sport où on ‘’boit froid et mange chaud’’, à en croire Docteur Tsopgny Panka. A propos du repas pris après ces efforts physiques, Docteur Florine Njapdounké, médecin de sport remet en cause le contexte. ‘’ En réalité le bouillon ou le taro ne sont pas dangereux pour la santé mais c’est le contexte dans lequel ils sont pris qui fait problème’’. Elle conseille par ailleurs plutôt la consommation des fruits et une bonne dose de repos après le 2-0’’. Pour ce qui est de la consommation abusive de l’alcool, cette spécialiste de la médecine sportive trouve le moment aussi critique. ‘’Après un effort physique intense l’organisme est déjà sollicité et il existe une perte hydrique et électrolytique liée à une transpiration. Il y a une fatigue musculaire et cardio-vasculaire et parfois une baisse de réserve énergétique’’, indique-t-elle. La prise de l’alcool dans ce contexte et à l’immédiat expose les pratiquants à plusieurs risques pour leur santé. ‘’ L’alcool déshydrate l’organisme ; Ce qui fait que la récupération musculaire est perdue. Il y a également le trouble digestif qui favorise une altération du sommeil plu tard’’, relève-t-elle. C’est à juste titre qu’elle convient avec Dr Tsopgny Panka que l’eau, les fruits et légumes et surtout un bon repos sont des attitudes à adopter après la pratique du 2-0.
En dépit de tout, le 2-0 est un véritable facteur de cohésion sociale, de l’entraide et de réseautage. Certains en ont fait une association avec des statuts et règlements intérieurs, comme le 2-0 Nelson Mandela. ‘’Notre statut prévoit des contributions en cas de bonheur ou de malheur’’, indique Guimatia Emile
J.C.MOULIOM, (Cameroun Media Plus).

