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Brice Wezem : Le magicien du bambou de chine à Bafoussam

Titulaire d’un Baccalauréat C obtenu en 2020 et armé d’une détermination à toute épreuve, le jeune artisan incarne le renouveau de l’artisanat dans le chef-lieu de la région de l’Ouest. Plus qu’un fabricant d’objets personnalisés et de meubles, cet entrepreneur est devenu un exemple de résilience face aux défis climatiques et environnementaux.

Par Eclador Pekoua 6 min de lecture
Brice Wezem : Le magicien du bambou de chine à Bafoussam

Le vendredi 22 mai 2026, à l’esplanade du Centre d’orientation professionnelle de Bafoussam, une exposition sur l'entrepreneuriat a permis aux visiteurs de découvrir les créations de Brice Wezem. Dans son stand sont exposés des gobelets, des veilleuses de nuit, des fauteuils et autres, résultat de son travail sur le bambou. La dextérité de ses gestes et la finesse de ses articles attirent les regards des visiteurs. Dans un monde où tant de choses sont fabriquées en série, les objets faits main portant la marque « Bambou Camer » sont appréciés de tous ici. La qualité du travail de Brice pique la curiosité. Un échange avec l’artisan permet d’en savoir un peu plus sur l’activité.

La pièce coûte entre 5 000 et 20 000 Fcfa selon le client, car pour Brice Wezem « l’art n’a pas de prix ». Cela permet à cet entrepreneur de 26 ans, issu d’une famille monoparentale et qui a été contraint d’abandonner les études tôt, de financer les études de son frère cadet. « J’avais souhaité être ingénieur des mines avant que la vie ne m’oriente où je suis aujourd’hui. Ma maman ne pouvant pas gérer nos deux scolarités universitaires à la fois, j’étais obligé d’abandonner l’école pour qu’ensemble, nous nous concentrions sur les études de mon petit frère », lance-t-il.

Pourtant le chemin vers cette initiative n’a pas toujours été facile, marqué par le scepticisme de sa mère. « Quand j’ai informé ma maman que j’allais faire le bambou, elle a mal perçu cette décision. Nous avons passé trois mois sans se parler à la maison, parce qu’elle me demandait si j’avais déjà vu quelqu'un faire dans la transformation du bambou et s’en sortir », se souvient-il. Aujourd’hui réconciliée avec son fils et devenue sa première employée, sa mère gère le recyclage de certains gadgets et la promotion des produits qui sont vendus à l’international, notamment au Gabon et en France.

La légitimité arrive lorsqu’il participe aux foires, expositions et concours. Il est tour à tour lauréat des concours du Ministère de la jeunesse et de l’éducation civique (Minjec) en 2024 et du Salon régional de l’artisanat (Sra) en 2025, où il bénéficiera de plusieurs primes (75 000, 150 000 et 150 000 Fcfa) qui lui permettront d’acheter plusieurs machines. Le point d’ogre de cette reconnaissance survient lorsque l’INBAR (Organisation internationale du bambou et du rotin) sollicite ses compétences pour former 25 personnes à la fabrication des paniers à pain et des balais écologiques destinés aux communes de Yaoundé.

ALLIER TRADITION ET MODERNITE

Brice Wezem explique que tout commence avec la récolte du bambou et la connaissance de la biodiversité locale. Il travaille avec plusieurs espèces différentes, chacune dictant la nature du produit fini. « Nous travaillons avec six espèces de bambou telles que le Bambusa vulgaris, le Bambusa tuldoides (oldhamii), le long entre-nœud, le Phyllostachys multiplex, le Phyllostachys aurea et le Dendrocalamus. Toutes ces variétés conditionnent la réalisation de nos produits », fait-il savoir. Le secret d’un produit valorisé réside dans son traitement. Selon l’artisan, récolté à froid en brousse, le bambou doit impérativement subir un processus de séchage et de stabilisation pendant quatre semaines. « Si on monte un meuble sans un bambou traité, la durabilité n’est pas assurée », nous confie-t-il. Avec une matière première qu’il achète pour environ 40 000 Fcfa par mois, à Mbouda, Foumbot et Bangangté, ce jeune artisan gagne près de 250 000 Fcfa en quatre semaines. Une somme qu’il réinjecte par la ensuite dans son entreprise. En ce moment, il gère une équipe de 10 personnes à Tyo-Village et Dschang, et souhaite transmettre son savoir-faire à plusieurs autres jeunes.

Pour séduire sa clientèle, Brice Wezem est à l’écoute de son besoin, en alliant tradition et modernité. Une démarche qui n’est pas loin de rappeler l’importance de cette ressource naturelle dans le patrimoine immatériel local. « Le bambou de chine trouve une place assez particulière dans la culture et les traditions du peuple des Grassfields au travers de ce qu’on appelle à Baleng « fouock ». C’est un matériel qu’on utilise comme une flûte, dans le cadre de certains rituels. Le Bambou de chine sert aussi pour la réalisation de certains objets patrimoniaux comme les cannes, les bâtons de commandement », indique Tassa Nofewe, responsable du patrimoine culturel Baleng, Expert en patrimoine Mondiale Africain.

L’artisan est conscient que, pour pérenniser son travail, il est nécessaire de préserver, d’entretenir et de nourrir ses ressources naturelles. Face à la menace de la disparition qui pèse sur le bambou, il a développé une plantation de quelques hectares à Baleng et à Dschang. « Dans un an et demi, nous allons commencer la récolte. Nous y avons planté du Dendrocalamus, du Bambusa vulgaris, du Phyllostachys multiplex et du long entre-nœud », a-t-il affirmé. Une initiative saluée par le Dr Mathieu Duclos Fongang, président scientifique de la « Semaine du raphia du roi Negou II », qui pense que « la clé de la préservation réside dans la création d’une chaîne de valeur intégrée. Quand cette plante acquiert une valeur marchande, elle devient un actif à protéger ».

LE DEFI ECOLOGIQUE

S’il ambitionne retourner à l’école pour renforcer ses compétences, il mène au quotidien une campagne de sensibilisation sur les vertus écologiques de cette plante. « Nous sensibilisons les populations à ne plus les détruire, mais plutôt à continuer à les planter, car le bambou fournit d’abord une énergie pure à l’organisme humain. L’oxygène que le bambou rejette purifie les poumons », indique-t-il. M. Pierre Marie Tidjou, chef de service de l’information, de la sensibilisation et la documentation à la Délégation régionale du Ministère de l’environnement, de la protection de la nature et du développement durable (Minepded), confirme cet impact écologique. « Le bambou possède une croissance très rapide et absorbe d’importantes quantités de dioxyde de carbone (CO2), de l’atmosphère. Il stocke ce carbone dans ses tiges, ses racines et le sol, contribuant ainsi à réduire la concentration des gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique », explique-t-il. Avant d’ajouter que « son système racinaire dense et étendu stabilise les sols, notamment sur les pentes et les terrains fragiles. Il limite le ruissellement des eaux et pluie, réduit l’érosion et favorise la conservation des terres agricoles ».

Mais pour Rosy Esso, Consultante en gestion environnementale et sociale, comme toute ressource naturelle, le bambou présente certains inconvénients lorsqu'il est mal géré. « Certaines espèces peuvent se propager rapidement et concurrencer d'autres végétaux. Le bambou peut aussi se propager sur de vastes superficies ce qui va réduire la diversité biologique locale et entraîner un appauvrissement des sols et limiter les bénéfices environnementaux attendus. Ces risques soulignent l'importance d'une gestion durable et planifiée des bambous », a-t-elle relevé.

Aujourd’hui, Brice Wezem a pour objectif de mettre sur pied d’ici 2029 une véritable industrie inclusive qui va intégrer les jeunes vulnérables et vivant avec un handicap. Il se positionne comme l’espoir du bambou de chine à Bafoussam, en alliant rentabilité et résilience face aux défis climatique et environnementaux.

Nacer Njoya

(Avec Cameroun Média plus)