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Carnet de route : les caprices de Mbombo

À la gare de Ngoumou enveloppée d'une mine terne, les passagers attendent et espèrent le départ de Mbombo le train omnibus d'AGL. C'est la première fois que je l'emprunte pour Eseka. Les habitués l'ont surnommé Mbombo, entendez grand-mère en langue Bassa. Ce pseudonyme m'intrigue un peu. Mais je n'ose pas tout de suite poser la question.

Par Ouest Echos 5 min de lecture
Carnet de route : les caprices de Mbombo

Je m'installe ou plutôt me serre un coin de ma fesse gauche sur le bord du banc de la salle d'attente qui offre encore une alternative à la station debout. C'est une petite salle dans laquelle sont disposés quelques bancs en face d'un petit écran. À la télé, la rediffusion d’un match de la coupe du monde. Les commentaires vont bon train et il y a beaucoup de passion dans les voix, trop d'expertise dans les arguments, mais surtout beaucoup d'émotions à mon goût. Je pourrais passer pour un vieux jeu en disant ça mais, personnellement, je n'ai jamais compris ce qu'il y a de si intéressant au football. D'aucuns pourraient me rappeler que c'est parce que j'ai deux pieds gauches. Ils n'auraient pas tort. Je n'ai jamais su quoi faire devant un ballon de football.

La conversation m'ennuie et en ajoute à l'inconfort de l'attente. Alors je quitte la salle pour m'apercevoir que je ne suis pas le seul à me ronger les pouces dans l'attente du départ de ce train qui est là et qui ne semble pas pressé de quitter la gare.

Nombreux sont là qui s'occupent, avec chacun une stratégie propre, à tuer le temps. J'en vois qui se livrent à l'un des sports favoris des camerounais : soulever le coude, se mouiller la gorge, prendre un comprimé (il y a toute une gamme d'expression pour désigner l'action de se souler la gueule. D'aucuns en parlent d'ailleurs comme de prendre une perfusion). Les autres postés ça et là, sont engagés dans des discussions sur des sujets aussi variés que les problèmes auxquels le peuple fait face sans que jamais les gros poissons ne s'y intéressent. Ils se donnent des conseils de vie en s'appuyant  sur la vérité d'un pays qu'ils s'accordent à dire qu'il a depuis longtemps pénétré en brousse. La plupart des conseils qu'ils se donnent, ils le savent, ne seront jamais  appliqués ni par le conseiller, ni par celui qu'il conseille. Il faut "tuer le temps" et ils n'ont pas trouvé d'autres moyens.

 

La gare, je le découvre, est une installation in situ du négligé et du manque d'entretien. Une draisine jaune somnole sur une voie morte, cabine vide, plus personne pour la conduire nulle part. Qu'est ce qui n'a pas dû marcher pour qu'on l'abandonne ainsi ? Je n'ose pas poser la question à haute voix. À côté d'elle, l'engin d'entretien porte ses cicatrices à même la tôle : la peinture arrachée jusqu'au métal gris, comme une plaie qu'on n'a pas pris le temps de refermer.

 

Plus loin, un wagon rouge et blanc, celui de notre train, affiche encore fièrement son sigle CAMRAIL sur une carrosserie que pluie, soleil, herbes et branchages du chemin,  poussière et huiles usées ont fini par ternir. V2 0921. Un numéro, un matricule, pour ce qui fut peut-être un jour une fierté. Un autre wagon, celui des marchandises porte lui aussi son matricule comme une cicatrice : TO. 831. Sous la rouille devenue sa seule peinture, on devine encore les mots : CHARGEMENT, TARE. Un vocabulaire de poids et de mesure, pour un train qui semble avoir cessé de compter depuis longtemps. Il continue de transporter des marchandises. Mais pour évoluer à quelle vitesse ? Encore qu'on ne lui a pas trouvé d'autre nom que celui de Mbombo, c'est-à-dire de grand-mère.

Contre le mur de la gare, des sacs de ciment sont entassés. Ils sont les seuls signes tangibles qu'un commerce survit encore à l'ombre du chemin de fer. On m'apprend qu'il y en avait plus. Une bonne partie et d'autres bagages ont déjà été chargés dans les vieux wagons marchandises de la grand-mère.

C'est le pays qui, en quelques clichés, se raconte ici.

 

En voyant le temps passer, je me souviens qu'on avait annoncé le départ de Yaoundé pour 7h30. Nous sommes arrivés à 7h10, et Mbombo avait quitté la gare. À Ngoumou où nous avons dû nous rendre par route, il faut attendre.

Je finis par me rapprocher d'un homme à la chemise estampillée Camrail pour m'enquérir de la situation. Il m'explique " Les habitués ont surnommé ce train Mbombo à cause des arrêts intempestifs, des retards, des longues attentes et aussi de la lenteur avec laquelle il se déplace. C'est en fait un train omnibus c'est à dire un train de voyageurs qui dessert toutes les gares de son parcours. En raison de ses nombreux arrêts, sa vitesse commerciale est plus lente que celle des trains express ou directs."

Sur la situation en cours, il m'explique que le réseau ferroviaire camerounais, long d'environ 1000 km, est constitué d'une voie unique à écartement métrique gérée par le concessionnaire Camrail. Et c'est justement à cause de cette réalité, celle du chemin à voie unique qu'il faut subir toutes ces tracasseries. En effet, l'exploitation sur une infrastructure à simple voie nécessite une gestion pointue des croisements et des horaires pour éviter les collisions et gérer le trafic mixte (voyageurs et fret). Dans la politique de Camrail, on privilégie les trains express qui rapportent plus et sacrifie Mbombo qui est le train de la grande "masse sans importance " pour emprunter cette expression au sociologue Jean Marc Ela.

 

Nous discutons encore, pendant que son collègue multiplie les appels quand enfin, nous entendons siffler le deuxième train marchandises. Mbombo pourra quitter la gare de Ngoumou : après 4h d'attente.

Et avec ça, vous voulez nous dire que le Cameroun ce n'est pas le continent ?

Preston KAMBOU