Avant de quitter l’Hôtel du rond-point de Melong, Papa Colo rassemble le groupe dans le hall. Petit débrief, vérification que les consignes de la veille sont bien ancrées. Lui seul sait faire ça : poser le cadre sans alourdir l'atmosphère.
Puis nous montons dans la voiture d'Ernest. Ernest est chauffeur. Mais pas seulement. C'est un homme à la sociabilité débordante, qui s'exprime en pidgin English avec l'aisance de quelqu'un qui a toujours quelque chose d'intéressant à dire. Son crâne lisse, le « congolibon » comme on dit ici, brille autant que son esprit. À ses côtés, notre guide fait figure de joker silencieux. Le contraste est saisissant. Et pas qu'à première vue.
Nous voilà donc huit dans une voiture prévue pour cinq. Serrés, mais c'est voulu. C'est l'une des premières vérités du terrain tient à cette expérience.
La route s'offre à nous avec tous ses condiments : nids de poule, barrières de police et leurs usages bien connus... La voiture secoue, patine, serpente : mais avance. Ernest prévient qu'on pourrait être amenés à finir le chemin à pied. Fort heureusement, ce ne sera pas nécessaire. La sélection musicale, entrecoupée de commentaires, tourne en boucle : anciens tubes zaïrois, Petit Pays. On se surprend à fredonner quelques-uns des morceaux de Petit Pays. " Non, le père ici c'est une autre dimension" commente Bobane, le francophone le plus anglophone de la bande. Il a des histoires sur la vie, sur son passage à l'Université de Buéa, sur le pays et ses réalités. C'est le genre de co-randonneur avec qui on ne s'ennuie vraiment pas. C'est d'ailleurs le cas pour les autres : Nelly, Roch, Kalimba et Augustin. Cette équipe de randonneurs, qui se sont rencontrés la veille, ont une complicité telle qu'on pourrait les croire ensemble depuis plus longtemps.
Premier arrêt : le petit déjeuner Avocat, tisane de citronnelle, haricots, beignets de farine, bouillon de poisson, œufs... La table est généreuse. Quelques riverains se joignent à nous, naturellement. Papa Colo surveille et conseille : "Chargez bien les batteries." Ernest commande une bière. Papa Colo fronce les sourcils. "Il est plutôt tôt pour l'alcool non?" Ernest ne se démonte pas : "Hahaha, no be alcohol. C'est mon remède." La prononciation de la phrase en français fait rire le groupe. C'est aussi peut-être ce qui donnera gain de cause à Ernest. Le groupe rit quand Ernest se sert. Le ton est donné.
Deuxième arrêt : la Compagnie de Bangem Deux gendarmes nous y attendent, ils nous accompagneront pour la suite. Le temps que tout se mette en place, leurs collègues nous parlent de l'endroit. Bangem, avec Tombel, fut l'un des épicentres de la crise anglophone qui secoue le Cameroun depuis 2016. Pourtant, les anciens et les autorités traditionnelles ont choisi une autre voie : se réunir, dire leur refus de la violence, faire les rituels pour apaiser les esprits et demander à leurs ancêtres de faire de Bangem un havre de paix.
On dit que ça a marché. L'atmosphère sur place peut le prouver. Nous avons trouvé une ville où on vit, une ville où chacun vaque à ses occupations malgré l'existence des vestiges de maisons incendiées... Le point de départ nous appelle, nous ne prendrons pas plus de temps. Direction centre-ville de Bangem où nous a précédés le "guide".
Épisode 2 : Rendez-vous au Sommet Quand on vient de la "ville", quand on est un groupe de randonneurs qui compte en son sein un "Blanc" et qu'on annonce aux benskineurs vouloir parcourir à pied un peu plus de 12 kilomètres, c'est un peu donner l'impression qu'on n'a pas tous ses sens. C'est pourtant ce que nous avons fait dans notre assaut des lacs jumeaux sur les hauteurs des Monts Manengumba. La voiture n'avait pas encore fini de s'immobiliser que la meute était déjà là : « Wouna want okada ? » Traduction : Vous voulez un transporteur par moto ? Ils avaient surgi de partout (avec ou sans casques, moteurs au ralenti, un sachet coincé entre les dents, regard évaluateur) avec cette célérité propre aux benskineurs qui savent lire les étrangers comme d'autres lisent la météo. Et il faut dire que notre groupe avait tout pour inspirer l'optimisme commercial : des gars de la ville, bien équipés, et surtout (détail qui pèse lourd à Bangem) un expatrié Blanc dans la partie. Augustin, notre ami à la peau qui trahissait ses origines bien plus qu'il ne l'aurait voulu, représentait à lui seul une promesse de course rentable.
Un silence. Puis la relance, presque immédiate, avec le même professionnalisme : « Wouna want trek reach the Twin Lakes ? » La question, rhétorique, contenait en même temps une raillerie, un défi et donc sa propre réponse : celle qu'ils espéraient nous voir donner. Parce que oui, nous voulions marcher. À pied. De Bangem centre jusqu'aux lacs jumeaux. Quitter le Bangem, chef-lieu du Kupe Menengoumba, transiter par MBAT, gravir les monts et aller contempler la beauté des lacs jumeaux. Douze kilomètres et quelques, par les collines du Kupe-Muanengumba, sous le soleil du Sud-Ouest camerounais, ou la pluie comme annoncée par la météo. Les visages se sont légèrement décomposés. Pas tout à fait de l'inquiétude, plutôt ce mélange savant de commisération sincère et de stratégie commerciale rodée : nous vendre la rudesse du chemin pour mieux nous vanter la nécessité de leurs services. C'était de bonne guerre, et nous ne leur en tenions aucune rigueur. Un benskineur qui ne tente pas sa chance n'est pas un benskineur. On est au Cameroun, ou plutôt au Continent. Et comme on dit, impossible n'est pas camerounais.
Mais la vraie surprise n'est pas pas d'eux. Elle est venue de lui. Notre guide. Le même homme qui, la veille encore, nous avait dressé l'inventaire de ses qualités physiques avec l'enthousiasme d'un athlète à la veille des Jeux. Celui-là même pour qui les douze kilomètres n'étaient qu'une mise en bouche, une promenade de santé, une affaire de rien du tout pour un homme de sa trempe. Lui qui se tapait ce parcours au moins deux fois par semaine, selon ses dires, s'est empressé de héler une moto et de poser confortablemnent ses fesses sur le siège. Puis il nous a regardés depuis son perchoir, avec le calme souverain de celui qui a pris une décision irrévocable, et il a lâché, presque bienveillant : « Rendez-vous au sommet ! » Puis, comme pour clore définitivement le débat, il a ajouté _ sans ironie apparente, ce qui a rendu la chose encore plus savoureuse : « J'ai jamais vu personne marcher d'ici jusqu'aux lacs jumeaux ». Et il est parti ! Lui. Notre guide. L'homme que nous avions payé pour montrer le chemin nous regardait maintenant disparaître au premier virage, emporté par un benskineur probablement ravi de cette chute inattendue. Nous étions au départ. Seuls. Sans guide. Avec douze kilomètres et plus devant nous, et quelque part là-haut, un "rendez-vous au sommet" lancé depuis l'arrière d'une moto comme on jette une bouteille à la mer. Nous avons regardé la route. Nous avons regardé nos chaussures. Nous avons regardé Augustin le Blanc du groupe, désormais aussi abandonné que nous. Pourquoi avons-nous regardé Augustin plus qu'un autre ? Pourquoi lui et pas Nelly ou Kilamba, les deux dames du groupe ? Je ne saurais le dire. Ou plutôt j'ai ma petite idée. Mais autant vous laisser vous faire la vôtre.
Nous avons commencé à marcher. D'abord en compagnie des deux gendarmes. Mais quelques pas après, l'un d'entre eux faisait signaler une douleur au pied. Papa Colo lui donnera, illico, la permission de rentrer au camp se faire remplacer. - Il va nous ralentir, a-t-il lancé - Il ne savait pas que c'est comme ça que ça devait être, a plaisanté quelqu'un. Nous étions désormais huit marcheurs, un gendarme en moins, un guide en fuite et douze kilomètres de certitudes à contredire. Au fur et à mesure que nous avancions, le centre-ville de Bangem se faisait discret avant de disparaître complètement.
Au bout d'un moment, les motos avaient disparu. Devant nous, la montagne commençait seulement à sourire. Le chemin, que nous étions pratiquement les seuls à emprunter à cette heure où les riverains devaient être soit dans leurs plantations, soit occupés ailleurs. Passant devant quelques concessions, nous avons aperçu des poules couchées ou picorant dans les champs de maïs verdoyants. La montée, une colline de plus en plus abrupte, se faisait de plus en plus difficile. Allions-nous y arriver ?
La suite au prochain épisode…
Preston KAMBOU

